‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 142 sur 183 · DEUXIEME PAUME · texte numérisé non relu

DEUXIEME PAUME

Comme la laideur du corps, celle du visage est toujours un désordre, une aberration extérieure de la force vitale, laquelle souvent, sinon toujours, correspond à quelque secrète impuissance qui se trahit tôt ou tard. Une tête de moyenne grosseur, mais trèsallongée et fuyante par le haut, ou très-large, aplatie sur le front et à pommettes saillantes; des yeux tout à fait ronds, ou longs, tirés et relevés à leur angle externe, comme ceux des Chinois, ou presque clos comme l’étaient ceux de M. de Talleyrand, ou placés sur une ligne oblique, ou très-rapprochés de la racine du nez, ou louches; un nez fort long, ou fort large et épaté; des lèvres grosses et épaisses, ou minces et serrées jusqu’à disparaître quand ('lies sont fermées: la mâchoire proéminente, ou par sa partie supérieure ou par sa partie inférieure, ou par l’une et l’autre à la fois; une lèvre fendue en bec de lièvre; une bouche démesurée ou très-petite: un menton saillant et recourbé comme celui de Polichinelle; un visage de femme couvert de barbe, tous ces caractères particuliers sont des traits de laideur, et tous sont des défauts ou d’unité ou de proportion, ou de symétrie ou de convenance, c’est-à-dire d’un seul mot, des infractions commises par la force vitale contre sa loi, contre l’ordre qui est le sien.

Le génie d’Aristote avait déjà compris que la nature, lorsqu’elle produit des monstres, suit encore ses lois, mais non toutefois sans quelque déviation causée par un obstacle qui vient à la traverse. Cet obstacle lui paraissait être tantôt le défaut, tantôt l’excès de matière. — Voir mes Études de philosophie grecque et latine, p. 101 , Paris, Aug. Durand, 1864.

LA NATURE ET DIEU

Partout où nous rencontrons ces désordres dans la conformation du corps ou dans celle du visage, nous disons sans hésiter qu’il y a laideur physique plus ou moins grande, totale ou partielle. Un homme de bon sens et qui ne subit le joug d’aucun système, s’il voit un Hottentot, éprouvera vivement le sentiment de la laideur, et s’écriera que l’être qui est devant lui est positivement laid. Pourquoi et de quel droit? Parce que dans le Hottentot des deux sexes, la nature ne sait pas ou ne peut pas se conformer aux lois physiologiques de l’espèce. « Les Hottentots, dit M. A. Maury, se distinguent par leur petite taille, leur peau d’un jaune sale, leur physionomie repoussante. Leur tête est plus longue que celle du nègre, leur front proéminent, leur œil petit, enfoncé et exprimant la ruse. Leur nez est extrêmement aplati, leurs lèvres sont épaisses et saillantes, leurs pommettes très-proéminentes. Les femmes, surtout en vieillissant, prennent un aspect dégoûtant, à raison de la flaccidité de leurs mamelles et de l’abondance de graisse dont la partie postérieure de leur corps est recouverte f. »

Voilà certainement le portrait fidèle de la laideur physique. Cependant ceux qui nient l’existence au moins rationnelle d’un type de beauté physique objectent qu’un Hottentot n’est pas laid, puisqu’un autre Hottentot le trouve beau, et puisqu’il s’aime ainsi lui-même. Voici ce (pie nous répondrons : Premièrement, la raison sévèrement consultée dans

1 La Terre et l’Homme, par M. Alfred Maury, chap. vu, p. 410, 3e édition, Paris, 1809.

DEUXIÈME PAKTIE.

le silence el hors de toute querelle d’écoles ou de systèmes, déclare expressément, sur la foi de l’évidence, que le Hottentot, corps et visage, est laid, parce qu’en lui ne s’aperçoivent ni la régularité, ni la correction, ni les justes proportions de la forme humaine. Ce jugement de notre raison est décisif et irrécusable. Contre la voix d’un tel juge, nulle autre voix ne saurait prévaloir. Dans la constitution du Hottentot, la nature agit d’une façon anormale et désordonnée.

Eh quoi! réplique-t-on, la nature infaillible peutelle se tromper? Ne procède-t-elle pas toujours selon les lois les plus sages et les meilleures, et n’êtes-vous pas bien orgueilleux d’estimer votre raison plus sage et plus clairvoyante qu elle?

La nature est sage, il est vrai ; la nature est par elle-même en ordre, j’en conviens. Mais il faut, pour qu’elle produise tout son effet, qu’elle agisse dans les conditions mêmes de son développement, et non au milieu d’obstacles qui l’entravent ou l’arrêtent. Or, les Hottentots « demeurent dans des huttes basses, imparfaitement construites, où ils ne se glissent qu’en rampant. Leur seul vêtement de jour et de nuit se réduit au caross, sorte de peau de mouton jetée sur leurs épaules l. » — « Ils ont la tête] grosse, le corps maigre, les membres menus. Ils ne vivent guère passé quarante ans; la malpropreté dans laquelle ils se plaisent et croupissent, et les viandes infectées et corrompues dont ils font leur principale nourriture, sont sans doute les causes qui contribuent le plus au peu

La Terre cl l’Homme, par M. A. Maury, chap. vu, p. 4M.

LA NATURE ET DIEU

de durée de leur vie *. » Ainsi la nudité, l’infection et l’ordure, voilà, sans parler du climat, les conditions dans lesquelles la nature pétrit et sculpte la Vénus hottentote. La nature est bien puissante et bien habile sans doute; mais elle ne peut que le possible. Ce possible, elle le fait en conduisant jusqu’à l’âge de quarante ans ces êtres abjects et stupides. Mais l’impossible, ce serait de les rendre beaux, sains, robustes; la nature n’y réussit pas, parce que la beauté, la santé, la vigueur sont dans l’homme le fruit de la nature aidée par un commencement au moins de civilisation et de raison. La nature et l’instinct ne sont infaillibles que chez l’animal. Ils se fourvoient chez l’homme, lorsque la liberté ne sait ni les comprendre, ni les secourir, ni les contenir, ni les diriger, et les gêne, au contraire, autant qu’il est en elle. Cessons donc de parler vaguement de la nature et d’aller disant que toutes ses œuvres sont belles. Oui, ses œuvres sont belles quand la nature est tout elle-même. Or, la nature humaine n’est tout elle-même que si tout est puissant en elle. Et comment aurait-elle toute sa puissance quand la lumière lui manque, et avec la lumière la volonté? La raison et la volonté sont-elles donc hors de notre nature?

Parmi ceux qui, de bonne foi et en conscience, ne peuvent admettre un certain type de beauté physique, il n’en est pas un, j’imagine, qui osât sérieusement soutenir qu’entre la forme humaine et celle de la bête,

1 Buffbn, OEuvres choisies, De l’Homme, édition citée, t. 1er, p. 376-

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