‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 143 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

il u’y a aucune différence par rapport à la beauté. Tous sont convaincus que la face de l’animal est de beaucoup inférieure à celle de l’homme. Qu’ils y songent donc : lequel des deux, de T Européen aux traits réguliers ou du Hottentot décrit tout à l’heure, ressemble le plus à l’animal? Chez le Hottentot, le front et le nez tendent à fuir et à s’effacer, tandis que la bouche, les mâchoires et le menton s’avancent et s’allongent. De là un profil analogue à celui du singe, et quelque chose dans toute la tète d’essentiellement bestial. Chez les hommes de la race caucasique, rien de pareil, en général, mais au contraire une disposition du front, du nez, de la bouche et du menton, et, comme l’on dit, un angle facial, qui appartiennent en propre à I humanité. Et chose très-remarquable, et qu’on ne devrait jamais oublier, ce type, de tous le plus humain et le moins animal, est celui vers lequel la nature se hâte de s’acheminer ou de revenir aussitôt qu elle est placée sous une zone tempérée, sur un sol fécond, et dans des conditions biologiques plus heureuses. Ne nous enseigne-t-elle pas ainsi qu’il existe une forme qu elle préfère et qu elle aspire h retrouver? N’est-ce pas là comme un langage dont elle se sert pour nous avertir que le type rationnel étant celui qu’elle produit lorsqu’elle agit dans toute son énergie et dans l’ordre le plus complet, ce type est nécessairement l’expression la plus parfaite de sa force et le cadre où sa vie s’étend et se déploie avec la plus riche harmonie? Que ceux qui se font les défenseurs et les interprètes de la nature consentent d’abord à 1 interroger, à l’écouter et à la bien comprendre : ils verront quel

accord admirable il y a toujours entre les nettes indications de la nature et les intuitions irrésistibles et lumineuses de la raison scientifique.

Enfin, c’est peut-être se trop hasarder que d’invoquer d’un air de triomphe le témoignage des nègres et de nous les représenter comme uniquement charmés par des pommettes saillantes, de grosses lèvres et un nez épaté. « Les nègres Yolofs, dit Bufifon, ont les mêmes idées que nous sur la beauté ; car ils veulent de beaux yeux, une petite bouche, des lèvres proportionnées et un nez bien fait *. » Ce n’est pas tout : « Leurs femmes ont du goût pour tous les hommes, et particulièrement pour tous les blancs, qu’elles recherchent avec empressement 2... Les femmes des nègres de file de Gorée marquent aussi du goût pour les blancs 3. » De ces faits, auxquels on pourrait opposer des faits contraires, je ne veux rien conclure de trop décisif. Mais si, en général, il y a chez les femmes plus de spontanéité que de raison réfléchie, surtout en matière de laideur ; si, d’autre part, on remarque quelle répugnance les noirs inspirent ordinairement aux femmes de l’Europe, à l’exception de quelques créatures perverses qui ne choisissent plus, on reconnaîtra que la nature spontanée, non moins que la raison esthétique des philosophes, tend à considérer le type caucasique comme l’idéal de la forme humaine.

Nos jugements sur la laideur et la beauté physique sont si peu dictés par le caprice et le préjugé, ils sont,

1 nuffon, De l’Homme , édition citée, p. 366.

8 Ibid.

* Ibid., p. 368.

au contraire, tellement imposés par la raison, qu’un Éthiopien ou un Abyssin, en dépit de sa peau noire, esl considéré par nous comme beau, parce que, dans ce rameau le plus élevé du type noir, les traits ont une régularité tout européenne, et une correction quelquefois irréprochable. Ce n’est pas que la couleur nous soit indifférente ; mais c’est par la forme que se manifeste surtout la force vitale, et nous admirons la forme toutes les fois qu elle reproduit à un haut degré l’ordre idéal du genre.

Au résumé, à priori e t en principe, la raison affirme que le corps de l'homme est beau, lorsque la force vitale agit puissamment et avec ordre; en outre, elle déclare qu’un certain type, qu elle nomme idéal, est le signe fidèle de cette action puissante et ordonnée. A posteriori et en fait, on observe que la nature ou force vitale, placée dans des conditions favorables et se développant avec aisance et liberté, se rapproche de plus en plus de ce type, et que, tout au rebours, elle s’en éloigne et réalise un type plus animal, plus bestial, lorsqu’elle agit péniblement sous un ciel inclément et dans des circonstances où ses énergies sont non-seulement mal secondées, mais encore comprimées. Ainsi, il est bien constaté que notre définition du beau trouve dans l’analyse de la beauté physique chez l’homme une nouvelle confirmation.

Mais si le corps humain, conforme aux lois conçues par la raison, est beau par ce premier motif qu’il manifeste puissamment et avec ordre une force vitale puissante et bien ordonnée, il est beau par un autre motif encore. Quel est ce motif? Nous touchons ici à

LA NATURE ET DIEU

mi point délicat et fort controversé. Si s’agit pour nous de résoudre la question des rapports de la beauté physique avec la beauté psychologique.

Une âme belle de toutes les beautés, n’aimant, ne voulant, n’affirmant que le beau, le bien et le vrai, peut vivre dans un corps difforme et se cacher sous un laid visage. Une âme laide de toutes les laideurs, ignorante, égoïste et corrompue, peut être unie h un corps charmant et avoir reçu de la nature la plus admirable tète, bien de plus certain; rien même de plus fréquent. En outre, la première de ces deux âmes parvient souvent à se manifester au moyen de son corps disgracié et de sa figure ingrate, et à embellir l’un et l’autre par l’habituelle expression de ses nobles qualités; tandis que la seconde finit par gâter et enlaidir son front, ses yeux, sa bouche, sa personne tout entière, en y faisant passer tout ce qu’elle recèle de difformités morales. Aussi, faut-il être dépourvu d’expérience ou ébloui par l’esprit de système, pour juger, au premier aspect et sans autre renseignement, de l’âme par le corps et le visage. Conséquemment, entre la laideur du corps et celle de l’âme d’une part, et de l’autre entre la beauté physique et la beauté morale, il n’y a pas, dans les faits, de relation nécessaire. Mais peut-on conclure de là que la haute intelligence de Platon eût été aussi bien exprimée par une figure de Hottentot que par son noble visage, ou que la sagesse de Socrate n’eiit pas mieux paru sous les traits de Minerve que sur sa face de Silène ? Reprenons avec détail ce point déjà théoriquement traité '.

1 Dans la première partie, chap. ni, p. 08-75. — J’obéis à la né-

DEUXIÈME l'AUTlE.

I >a beauté physique n’est pas, à vrai dire, la beauté du corps, mais seulement la beauté de la force vitale s’exprimant par le corps. Il y a une forme du corps par laquelle la force vitale se manifeste mieux que par aucune autre, et par laquelle on peut dire qu’elle se manifeste exactement. En ce sens, il y a une beauté physique, bien que le corps ne soit physiquement beau que par son rapport avec la beauté invisible de la force vitale. Le corps n’est donc beau que relativement ;i la force vitale qu'il exprime. Mais en tant qu’il est en complet rapport avec elle, et qu’il l'exprime autant qu’il peut l’exprimer, il a toute la beauté qu'il comporte. C’est ainsi qu’il n’y a nulle contradiction ii dire à la fois et que la beauté du corps est purement relative à la force vitale qu’il exprime, et qu’il y a un type de beauté corporelle. En effet, lorsque nous affirmons qu’un corps accompli n’est beau que relativement à la force vitale exprimée, nous entendons par ce mot que, la force vitale ôtée, sa beauté s’évanouirait à l’instant même; et lorsque nous prétendons qu’il y a une beauté du corps, cela signifie que la forme idéale du corps humain exprime exactement et parfaitement la force vitale, et que nulle autre forme ne l’exprime au même degré. De la même façon, quoique le corps ne possède par lui-même ni beauté sensible, ni beauté intellectuelle, ni beauté morale, et quoique, lorsqu’il brille de ces diverses beautés, ce soit uniquement en vertu de son rapport

cessité scientifique qui m’oblige de répéter la théorie que j’éprouve au moyen des faits. Mais ici comme ailleurs, en la répétant je la développe, je la complète, j’en varie et j’en multiplie les applications.

A. NAÏ'UKE ET DIEU

avec l ame, cependant il y a une certaine forme du . corps et surtout du visage, qui, mieux et plus complètement que toute autre, exprime la beauté de lame, et qui, pour ce motif, mérite le nom de beauté expressive. Nous allons prouver que cette beauté expressive, laquelle est le plus parfait organe de la beauté de l’âme après la parole, n’est pas autre que la beauté physique elle-même, et que son type achevé 11e fait qu’un avec l’exemplaire idéal de la race humaine.

A la vue de tel visage ou de tel trait du visage, notre raison prononce que ce trait ou ce visage est le signe de telle faculté ou de tel état de l’âme. Que si, néanmoins, l’âme a des facultés fort différentes de celle-là, ou bien est dans un état contraire h celui qu’annonce le visage, nous disons sans hésiter qu’il y a désaccord entre l’intérieur et l’extérieur. Que si les facultés et les habitudes de l ame répondent exactement aux traits du visage, notre raison en décide et affirme qu’il y a accord entre la personne invisible et sa physionomie. Notre raison sait donc quel visage convient à chaque espèce d’âme, quels traits à chaque caractère, quelle expression à chaque passion. Demandons-lui, en conséquence, quels sont les traits, quel est le visage qui expriment le mieux l’âme humaine dans toute la richesse de ses facultés et de son développement, et nous verrons ensuite si cette figure n’est pas précisément celle que produit la force vitale, alors qu’elle agit puissamment et régulièrement. Sans nous égarer ni sur les traces de Lavater, ni sur les pas de Gall, ne tenons compte que de ces corrélations entre l’âme et la face, dont tout le monde tombe d’accord.

Page 1