DEUXIÈME PARTIE
Que les animaux se meuvent el agissent, et cela autrement que par un ressort mécanique, tout le monde le croit aujourd’hui; aussi bien faudrait-il une force pour pousser le ressort, et nous l’avons établi, toute force est simple. Que les animaux sentent, c’està-dire souffrent, jouissent, aiment, désirent et craignent, on n’en doute pas non plus, et il serait inutile d’en apporter la preuve. Mais ils font davantage : certains d’entre eux se souviennent, comparent et généralisent. F. Cuvier l’a reconnu. Parmi les faits qu’il a observés, nous n’en citerons qu’un seul, mais qui est décisif. Nous le trouvons dans l’ouvrage de M. Flourens déjà mentionné par nous. « Lejeune orang-outang de F. Cuvier se plaisait à grimper sur les arbres cl à s'y tenir perché. On lit un jour semblant de vouloir monter à l unde ces arbres pour aller l'y prendre, mais aussitôt il se mit à secouer l’arbre de toutes ses forces pour effrayer la personne qui s’approchait: cette personne s’éloigna, el il s’arrêta: elle se rapprocha, et il se mit de nouveau h secouer b arbre. — De quelque manière, dit F. Cuvier, que l’on envisage l’action qui vient d’être rapportée, il ne sera guère possible de n’y pas voirie résultat d’une combinaison d’idées, et de ne pas reconnaître dans l animal qui en est capable la faculté de généraliser. » — - « D’une circonstance particulière, ajoute F. Cuvier, l'orang-outang se faisait une règle générale. En effet, observe M. Flourens, l’orang-outang concluait évidemment ici de lui aux autres; [dus d’une fois l’agitation violente des corps sur lesquels il s’était trouvé placé l’avait effrayé: il concluait donc de la crainte
LA NATURE ET DIEU
qu’il avait éprouvée à la crainte qu’éprouveraient les autres \ »
De ce fait et d’une foule d’autres semblables, il résulte que certains animaux ont non-seulement l’instinct, mais encore l’intelligence. Effectivement, l’instinct procède toujours de la même façon, quelles que soient d’ailleurs les circonstances où il agit, témoin ce jeune castor de F. Cuvier, qui, placé dans une cage grillée, tâchait de s’y construire une hutte comme il l’aurait fait au bord des eaux et en liberté. Au contraire, l’intelligence discerne les lieux et les temps et varie à propos ses démarches. L’orang-outang de F. Cuvier avait de l’intelligence en même temps que de l’instinct. Ainsi l’animal se meut, sent et connaît. Mais il n’en demeure pas moins fort au-dessous de l’homme, parce qu’il est incapable de réflexion, et que s’il compare et généralise quelquefois, il ne s’élève jamais jusqu’aux vérités universelles et n’a pas l’intuition du vrai, du beau et du bien.
Reste maintenant à savoir si l’animal peut agir, sentir et connaître sans avoir en lui-même un principe spirituel, une âme immatérielle. Buffon l’a pensé. Il s’est trompé.
Il est des analogies dont le résultat dépasse tellement la simple probabilité qu’il équivaut à une certitude. En dépit des différences profondes qui séparent la nature animale de la nature humaine, le sentiment éprouvé par l’animal est un fait essentiellement semblable au sentiment éprouvé par l’homme.
!'. Flourens, Dr l’instinct et de l'intelligence des animaux, p. 4041 .
DEUXIEME P.UtTIE.
Il en faut dire autant de l’action de mouvoir des organes tels que la main ou les jambes, et de la connaissance des objets extérieurs. Or, nous savons de science certaine, sur le témoignage de notre sens intime, que c’est par notre âme invisible que nous sentons, agissons et connaissons. Nous savons non moins certainement que ces trois sortes de phénomènes sont des étals, non point de trois âmes différentes, mais d’une seule et même âme. La loi des analogies, plus forte ici que jamais, nous oblige à croire que des faits marqués dans l’homme d’un caractère manifestement psychologique ont de toute nécessité le même caractère chez les animaux.
Mais à ne prendre l’animal que par le dehors, à ne le considérer que dans ses actes extérieurs, sans aucune comparaison avec nous-mêmes, tout dénonce en lui la présence d'une force unique et indivisible. Un chien menacé du fouet baisse les oreilles, se tapit en tremblant sous une table, n’ose bouger et regarde son maître d’un œil suppliant. L’animal a vu le fouet et a compris ce qu’il en pouvait attendre: phénomènes de connaissance: il a eu peur: phénomène de sensibilité; il s’est blotti sous la table : phénomène d’activité. Le sujet de ces trois phénomènes peut-il être triple? Non, évidemment. L’animal ne s’est caché que parce qu’il a eu peur; il n'a eu peur que parce qu'il a vu et connu le fouet. C’est donc un seul et même être qui a fait les trois choses. Mais le cerveau est une masse matérielle et multiple. Si ce sont trois parties distinctes du cerveau qui ont la première connu, la seconde senti, la troisième agi, comment se sont-elles enfeu-
LA NATURE ET DIEU
dues? Comment s’est opérée entre elles la communication sans laquelle les trois faits ne se seraient pas enchaînés? Il faudra supposer qu’elles se sont comprises, c’est-à-dire mettre de l’intelligence dans chacune d’entre elles, et tomber dans l’absurde. Qui ne voit que cette série de phénomènes admirablement reliés exige que l’être en qui ils se sont accomplis soit une force une, simple, par conséquent immatérielle ?
Allons encore plus au dehors. Une araignée tisse sa toile aux lattis d’un berceau de verdure. Elle dispose d’abord un certain nombre de fils se coupant tous à un même point central, comme les diamètres d’un cercle; puis commençant par le milieu et s’en éloignant graduellement, elle tourne, filant toujours, et forme un certain nombre de polygones réguliers concentriques. C’est de l’instinct, un instinct infaillible, et, je le crois, aveugle. Mais dans quel travail de l’homme trouver plus d’unité que dans ces lacs légers; et cette unité manifeste dans l’œuvre ne trahit-elle pas, aux yeux du sens commun comme à ceux de la science, l’action d’une force unique, simple, et par conséquent immatérielle ?
Enfin, le corps de l’animal, comme le corps de l’homme, ne saurait être créé que par une force unique et simple, que dans l’animal comme dans l’homme nous nommerons force vitale, sans décider encore si cette force est ou non identique à lame.
Voilà donc que nous rencontrons dans l’animal l ame, force maîtresse douée de forces secondaires analogues aux nôtres, et la force vitale, principe for-