‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 155 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

facultés, la nature a prodigué sur le plumage des oiseaux les trésors de sa palette inépuisable. Par ce moyen aussi, elle nous a rendu visibles à distance ces objets fugitifs de notre poursuite intéressée ou de notre admiration contemplative. Ces teintes uniformes ou variées, ces nuances changeantes, ces reflets chatoyants, reçoivent les rayons du jour, les réfléchissent, et sur le bec de l’oiseau, sur sa tête, sur sa gorge, sur ses ailes, sur sa queue tantôt traînante, tantôt déployée, font étinceler puissamment à la fois la lumière et la vie. Par ces prestiges de la couleur, les plus minces détails de la structure apparente, les contours les plus fuyants deviennent perceptibles, quelquefois même brillants et radieux. 11 n’est pas un seul des mouvements de l’oiseau qui 11e se redouble, qui ne se multiplie en quelque façon par ces jeux mobiles de la lumière, tout en conservant l’unité que lui impose le plan invariable de' la forme. Sur l’enveloppe la plus extérieure de l’animal, comme au foyer même de son être, la vie agit et se montre partout présente, partout resplendissante, partout admirable ou charmante. Mais une sage économie a fait des forces expressives de l’âme et de la vie un équitable départ. La voix, cet organe si énergique du sentiment, de la joie, de l’amour, la voix, qui porte lame sur ses invisibles ailes, est rarement agréable chez les animaux. Cependant, c’est chez les oiseaux que se rencontrent les voix les plus aimables et les plus significatives. Elles marquent non seulement leurs passions, mais encore certains moments précis de la durée et le retour de certaines saisons. Le coq chante le lever du

LA. NATURE ET DIEU

jour ; le rossignol nous annonce le printemps et la douce époque du renouveau en toute chose ; les corbeaux, en novembre, crient au-dessus de nos têtes que l’hiver n’est pas loin ; le hibou ne se fait entendre que la nuit; le rouge-gorge vient jusque sur nos fenêtres siffler sa petite chanson transie. Ces animaux nous racontent ainsi non-seulement leur propre vie ordonnée par les lois fatales de l’instinct, mais encore le mouvement régulier du monde et l’ordre universel de la nature.

Chez les reptiles et chez les poissons, les forces psychologiques et expressives sont moindres que chez les oiseaux : l’intelligence a disparu ; la sensibilité et les affections sont moins évidentes, les mouvements plus difficiles et plus bornés ; la nature y conserve de l’ordre, de l’unité, de la variété même; mais l’ordre y est moins distinct, l’unité moins variée, la variété moins proportionnée et moins harmonieuse. Le corps gagne ou en grosseur ou en longueur, par rapport aux organes de la locomotion, et aux dépens de ces organes qui deviennent petits, par exemple dans les batraciens et les sauriens, plus petits encore dans les poissons, absents ou du moins invisibles dans les serpents. Ces animaux sont donc moins beaux, aux yeux de tout le monde, que les habitants de l’air. Cependant quelques-uns nous paraissent plus particulièrement dépourvus de beauté, et nous inspirent un sentiment de répulsion qui va quelquefois jusqu’au dégoût. Tel est le crapaud. On ne lui connaît point d’intelligence. Quant ;i sa sensibilité, les naturalistes affirment qu’il en a : soit; mais, à le voir, qui le soupçonnerait? Ce

Page 1