DEUXIÈME PARTIE
que nous savons le plus clairement du crapaud, c’est qu’il se meut par soubresauts pesants; c’est que son ventre et tout son corps forment une masse confuse, dont la tète se détache mal et se distingue peu; c’est que son crâne écrasé, ses yeux gros, écartés et stupides, ont une expression vague et iixe, qui ne nous dit pas du tout à qui nous avons affaire; c’est que sa couleur est celle de la boue la plus sale, avec laquelle se confond sa plate personne; c’est qu’enfin il se plaît dans les trous les moins propres, et qu’en résumé, quoi que nous fassions, nous ne pouvons le considérer sans un frisson particulier. La rainette verte, qui lui ressemble pourtant, nous désagrée moins ; nous finissons même par la regarder avec plaisir, parce qu’elle est plus élancée, plus leste, parce que sa couleur est franche et vive, sa peau propre et lustrée, son œil moins hébété, et qu’elle habite volontiers l’herbe humide de rosée et les buissons fleuris. La vue du serpent nous glace : sa tète aplatie, son regard oblique et sa langue à double dard n’annoncent rien de bon. Cependant, maîtrisons notre premier effroi : nous admirerons la flexibilité de son corps, la rapidité de sa marche, malgré l'absence de pieds, et les couleurs quelquefois très-brillantes, dont l’éclat manifeste tous ses mouvements. Condamné «à ramper, mais alerte autant que souple, se glissant aisément dans les fourrés les plus épais, s’enroulant au tronc et aux branches des arbres comme un lierre animé, se suspendant, se balançant, s’élançant même, il est beau au moins par cela que la force motrice agit en lui avec une puissance originale, variée et riche en ressources.
LA NATURE ET DIEU
Mi
Chez les mollusques, la puissance psychologique est très-faible. A peine se trahit-elle par quelques mouvements exécutés sur place, comme le bâillement de l’huître. Mais si leur puissance est peu sensible, la nature, toujours artiste, n’a pas laissé de les marquer de son empreinte. Les coquilles bivalves de certains mollusques, par leurs fines sculptures, par leurs rayures habilement fouillées connue celles d’un bijou, par leurs proportions exactes et leur symétrie, en un mot par l’ordre pour le moins matériel de leur forme, dénoncent cet art discipliné et infaillible que la force vivante déploie dans ses [dus infimes ouvrages pour se donner à connaître et se faire admirer.
Les insectes ne manifestent guère à nos regards que leurs forces motrices; on sait par quelle diversité d’organes et quelquefois par quelle magie de coloris. Quelle charmante fleur ailée que le papillon ! Quel beau joyau voltigeant que la libellule, amie des roseaux et aimée des enfants ! Mais même chez les insectes, il faut distinguer soigneusement la force interne de ses signes expressifs. Si la force est belle et son expression insuffisante, notre raison reconnaît la beauté de la force, mais elle nie que les signes physiques soient aptes à la révéler, et refuse à l’animal cette beauté expressive qui est l’accord de la force et de sa forme. Ainsi l’araignée est au nombre des plus habiles ouvriers. Nous admirons et déclarons belle la force savante, quoique aveugle, qui tisse sur les arbres de nos jardins ces réseaux qu’argente la rosée; mais le corps confus de l’araignée, ses pattes longues et nombreuses sont une chose qui s’explique mal à nos