DEUXIÈME PARTIE
yeux, dont l’ordre, quoique certain, est peu net et peu distinct, et qui n’exprime pas, en dehors de sa toile, les facultés industrieuses de cet insecte. De là les répugnances qu’il inspire quelquefois. Du désaccord qui existe entre sa force et sa forme, s’ensuit-il que l’araignée n’ait aucune beauté? Eh! non ; il lui reste la beauté relative de son instinct de fileuse, dont nous avertissent ses travaux.
Les beautés et les laideurs des animaux nous servent h donner, par comparaison, une plus frappante idée des beautés et des laideurs de l'homme. Ces comparaisons ne sont qu’exactes lorsque l’animal possède réellement à un plus haut degré que l’homme les forces que nous voulons désigner. Du moins ne prêtet-on rien à l’animal quand on dit de l’homme qu’il est fort connue un taureau, ou courageux comme un lion, ou léger comme un faon, ou timide comme un daim. Mais il est de ces comparaisons où sont sciemment exagérés tantôt les mérites, tantôt les défauts de l’animal. Un homme prudent l’est plus qu’un serpent; un homme fin l’est plus qu’un renard; l’épicurien le plus consommé n’est pas si grossièrement sensuel que le porc; nulle ingénue n’est aussi simple qu’une colombe, et en revanche, toute personne aimant à causer est plus bavarde que tel oiseau jaseur, dont le caquet passe pour infatigable. Dans ce dernier cas, la beauté ou la laideur de l’animal n’est pas une mesure, ni un type vrai ; c’est seulement un symbole sous lequel, sans en être dupes, nous plaçons plus de sens qu’il n’en enferme au juste. Quels que nous soyons, nous demeurons libres, par conséquent maîtres et capables
de réaliser plus d’ordre et plus de désordre que l’animal; et s’il est vrai que l’homme laid de naissance soit plus bel encore que le plus beau des animaux, il est certain aussi que les égarements de notre liberté peuvent nous rendre plus laids que les plus laides bêtes, de même que les triomphes de la vertu et de l’esprit ne laissent plus apercevoir en nous, au moins par instants, que l’essence de l’ange.
Les forces psychologiques manquent absolument au végétal. Comme le végétal n’a ni intelligence, ni sensibilité, ni puissance locomotrice, il n’a pas non plus les beautés qui répondent à chacune de ces forces. Mais il a la force de naître d’un germe, de grandir, de se reproduire. Que cette force soit une et immatérielle, nous n’avons plus à le démontrer. Tout ce que nous avons dit de la force physiologique dans l’homme est vrai de la force végétative dans les plantes, et pour les mêmes raisons. Mais nous avons «à faire voir que notre définition du beau s’applique aussi bien aux végétaux qu’aux animaux et à l homme.
Toute plante fraîche, bien nourrie, vigoureuse, est déjà belle par cela seul ; la même plante rabougrie, étiolée, languissante, desséchée, est par cela seul beaucoup moins belle, sinon laide. Donc, en premier lieu, la beauté du végétal est en raison directe de la puissance avec laquelle agit en lui la force vitale. Cependant ce n’est point assez : si la force fougueuse de la plante s’épanche au hasard, si elle surabonde et passe toute limite, la beauté de la plante est désordonnée, et, qu’on me permette le mot, ce n’est qu’une espèce de beauté du diable. Notre raison ne reconnaît comme
vraiment belles que les plantes dont la force réglée respecte et réalise l’ordre que nous jugeons être celui de leur type. Entre deux chênes également robustes, mais dont l’un est écourté et se ramasse confusément sur lui-même, tandis que l’autre laisse voir un tronc solide, portant haut ses branches librement étendues et sa tête majestueuse, nous n’hésitons pas à décider que le plus beau, c’est le second. La beauté du végétal se ramène donc, elle aussi, à l’action puissante et ordonnée de la force.
Plus l’ordre est évident dans le végétal, mieux sa force est exprimée, et plus, par conséquent, est complète sa beauté. Or l'ordre, répétons- le ici, comprend l’unité et la variété, l’accord de l’unité avec la variété, c’est-à-dire l’harmonie et la proportion par laquelle toute force se mesure à son effet. Que l’on considère les arbres appelés beaux par tout le monde, on y verra éclater tous ces caractères, lesquels constituent essentiellement la forme régulière. Un chêne qui, à partir du sol, se divise en cinq ou six tiges, n’a pas assez d’unité, et sa beauté en souffre. Un chêne dont la lige est tout à fait émondée et nue, et se dresse comme un mat de cocagne, à peine couronnée par une houppe de feuillage, n’a pas assez de variété, et nous choque par son aspect maigre et efflanqué. Un sapin, auquel on retrancherait la moitié du triangle allongé que forme sa silhouette, n’aurait plus l’harmonie que lui composent les deux parties symétriques de son branchage; car, de même qu'en musique on n’obtient pas d’harmonie au moyen d’une seule note, de même, la symétrie, qui n’est que l’harmonie plas-
LA NATURE ET DIEU
tique, exige le rapprochement et la juste correspondance de deux parties semblables, quoique inversement disposées. Enfin la nature sait bien que le tronc ne doit être ni trop mince ni trop faible par rapport aux rameaux dont il porte le poids, et la raison, qui le sait aussi, reconnaît et admire la proportion avec laquelle la force végétative construit tous ses ouvrages.
Tous ces caractères de l’ordre et de la beauté sont présents et visibles non-seulement dans l’ensemble de la plante, mais dans tous ses détails. La feuille, la fleur, le fruit, dans les végétaux les plus modestes, ont à des degrés divers, sans doute, mais toujours à un suffisant degré, l’unité, la variété, l’harmonie ou symétrie, et la proportion. Les plantes grimpantes, qui n’ont pas l’unité du port et la puissance de la tige,Aont reçu, en compensation, des feuilles remarquablement belles, tantôt par la netteté, tantôt par la richesse et l’harmonieuse variété de leurs découpures. La feuille du lierre, triple et une, pare Ions les arbres dont elle festonne l’écorce. La feuille de la vigne, si hardiment dessinée, est charmante à regarder, soit dans sa verte fraîcheur, soit lorsque le soleil d’automne l’a teinte de sa pourpre éclatante. Ces chaudes nuances que la troisième saison de l’année répand sur toute la nature végétale donnent une valeur d’aspect extraordinaire ii tout ce que les premiers froids n’ont pas encore emporté; par celte manifestation énergique des dernières formes de la vie végétative, nous sommes consolés de leur croissante rareté, et si nous avons l’Ame pieuse, nous admirons