DEUXIÈME PARTIE
« Les corps, dit M. Pouillel1, 11’auraient aucune des propriétés dont ils jouissent, si les éléments de la matière étaient libres et indépendants; il n’y aurait alors ni solides, ni liquides, ni gaz; le globe entier de la terre ne serait qu’un immense monceau de poussière, sans liaison, sans consistance, chaque parcelle opposant seulement son impénétrabilité à la parcelle voisine. Les éléments de la matière sont donc enchaînés par des actions mutuelles, par des forces attractives et répulsives qui s’exercent incessamment pour les maintenir dans de certaines limites de distance, pour déterminer la forme, la structure et la constitution des -corps. Ces forces sont les actions moléculaires... Le caractère des corps solides est donc dans la stabilité de leurs molécules; celui des liquides, dans leur mobilité relative; celui des gaz, dans leur expan sibili té 2. »
Reste à savoir si ces forces actives sont matérielles
1 Notions générales de physique et de météorologie, par M. Pouillet, deuxième édition, Paris, 1853, p. 28.
2 On pourrait croire qu’à l’heure qu’il est, en 1870, et après tant de progrès extraordinaires, la science a réussi à se passer de la notion métaphysique de force active. On se tromperait. Beaucoup de savants reconnaissent franchement aujourd’hui l’existence dans l’atome de certaines forces physiques et chimiques. D'autres sont obligés de parler et surtout de raisonner comme s’ils les admettaient. Quant à la théorie mécanique, qui prétend expliquer tous les phénomènes de la nature par des mouvements, elle à obtenu un grand succès. Cependant, l’enthousiasme qu’elle a excité commence à se refroidir, et les difficultés insurmontables qu’elle soulève paraissent de plus en plus. (Voyez, dans la Revue des Beux-Mondes du 1er juin 1869, notre étude sur l’Atome et l'Esprit, et dans la Revue des Cours littéraires du 7 mai 1870, une leçon sur la nouvelle Philosophie scientifique.)
LA NATURE ET DIEU
ou immatérielles. Les physiciens n’ont pas à se poj>er cette question. La métaphysique se la pose. Bien plus, elle la résout. Leibniz déclare que ces forces sont des nomades, c’est-à-dire des substances essentiellement simples. Leibniz a-t-il raison? Pour notre part, nous avons beau faire, notre raison se refuse absolument à comprendre qu’une force active soit composée. En effet, qu’elle le soit, et aussi peu que possible : par exemple, de deux éléments sans plus; puisque ces éléments de la force sont deux, ils sont distincts. Cela posé, de deux choses l’une : ou bien toute la force réside dans l’un des deux éléments, et, dans ce cas, le second élément n’est pas partie intégrante de la force; ou bien la force réside à la fois dans les deux éléments, et, dans ce cas, les éléments sont distincts : il y a deux forces actives distinctes et non plus une seule. Dans l’un comme dans l’autre cas, la force est nécessairement immatérielle. Que si vous supposez l’un des deux éléments multiple à son tour et divisible en deux, le meme raisonnement reparaît et ramène la même conséquence. Toute force active est donc simple, indivisible et immatérielle.
Il y a donc dans la matière des forces actives et immatérielles. Il y a de l’ordre aussi, puisque les corps sont soumis à des lois constantes. Mais l’action de ces forces n’est pas également puissante dans tous les corps; l’ordre suivant lequel ces forces agissent n’est pas dans tous les corps, également riche, varié, harmonieux, ni également manifesté. Et c’est à leurs degrés divers de puissance active, d’ordre interne et