‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 162 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

pouvoir de réfracter et de réfléchir la lumière, il jette des feux brillants et mobiles qui expriment sa forme avec splendeur, et qui font l’illusion d’une vie dans la pierre.

Une pépite d’or n’a que des formes confuses. Fondu et travaillé, l’or est susceptible de revêtir les formes les plus variées et les plus parfaites. Quand il a revêtu ces formes, il les garde en vertu de sa force de résistance et de la cohésion de ses molécules. De plus, sa blonde couleur est superbe; des couleurs du prisme, il absorbe toutes celles qui ne sont pas le jaune, et ne réfléchit que celle qui, par son éclat et sa chaude énergie, ressemble le plus à celle du soleil. Donc sa force est grande, sa forme empruntée est conservée par sa force, et sa couleur manifeste à la fois sa forme et sa force. De là toute sa beauté.

Venons-en à des corps plus grands et plus bruts. Toutes les montagnes ne sont pas également belles. La masse de ces corps n’est pas toujours, ou plutôt n’est jamais un titre suffisant à notre admiration. Il est des voyageurs auxquels le Pentélique semble incontestablement plus beau que l’Hymette; d’autres rient de cette distinction; laissons-les rire; cela est plus aisé que de penser, mais ne résout aucune question. Assurément le Pentélique et l’Hymette n’ont été construits que par des forces singulièrement puissantes, et ce sont des forces très-puissantes qui les maintiennent tels qu’ils sont depuis tant de siècles. L’action de forces très-puissantes paraît donc dans l’un et dans l’autre. Mais où réside la différence, c’est que, tandis que la masse de l’Hymette est lourde et

LA NATURE El DIEU.

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confuse, privée de cime, et dessinant des contours indécis, au contraire, la forme du Pentélique manifeste sa force harmonieuse avec plus de couleur et de charme, et que les teintes rousses des flancs décharnés de l’Hymette n’éveillent que des idées de dévastation et de stérilité. Pour décorer et animer un peu ce colosse gisant, informe et nu, i! ne faut rien moins que la vaillante lumière du midi, ou que la prestigieuse magie du soleil couchant, transformant ces roches désolées en immenses et ravissantes améthystes.

Mais levons la tète, et d’un rapide coup d’œil considérons le soleil lui-même. D’où cet astre tire-t-il sa beauté, plus grande cent fois que celle des autres astres et des autres corps inanimés? Comptons ses forces. A ne le prendre qu’en lui-même, il a la force de planer dans l’espace infini sans support et sans chute ; il a la force de retenir toutes ses parties autour de son centre et de conserver invariable sa forme sphérique, de toutes les formes matérielles la plus parfaite; il a la force d’éclairer sa forme d’une lumière incomparable, une par sa couleur, variée par l’infinie multitude de ses rayons, harmonieuse par la direction symétrique de ses rayons qui, partant tous du centre, ne se coupent ni ne se mêlent en aucun point : et cette lumière, il ne la tient, après Dieu, que de lui-même. Voilà déjà la force agissant, s’ordonnant et se manifestant avec une puissance magique. Mais ce n’est pas assez. Au soleil, comme à un aimant prodigieux, sont suspendues les planètes qu’il attire et repousse à la fois, qu’il maintient à leurs distances respectives, et

(loin il compose, par l’ascendant de sa force dominatrice, un concert harmonieux, un chœur d’astres fraternels, exécutant sans heurt, sans désordre, leur course périodique. Ces astres, il les éclaire de sa splendeur ; il éclaire et échauffe le nôtre, et sur le nôtre, toutes ses forces agissent avec puissance et mesure, de façon à produire l’action des forces physiologiques et fécondes, à manifester toutes les formes et à rendre visibles et brillantes toutes les expressions diverses de la vie physique et morale : puissance immense et immensément ordonnée ; puissance immensément belle, et pourtant moins belle que le dernier d entre les hommes, parce que, privée du rayon divin de la liberté, elle ne peut ni se tromper jamais, ni jamais mieux faire.

Dépouillée de rayons, ne brillant que d’une lumière empruntée, souvent cachée en partie par l’ombre de la terre, la lune est moins belle que le soleil. Mais elle a, elle aussi, sa force d’équilibre et de mouvement : elle a sa forme régulière et moins dangereuse à contempler; elle a son doux éclat que nos yeux saluent toujours avec joie, et qui nous donne des plaisirs tranquilles. Les autres astres, lancés dans l’espace, plus ou moins étincelants, plus ou moins visibles, plus ou moins errants, nous sont un spectacle toujours nouveau et toujours admirable, parce qu ils composent, par leur réunion, un ensemble de forces puissantes et ordonnées, rassemblées selon les lois de la plus savante harmonie ; et celui-là est bien à plaindre qui, à l’aspect de celte œuvre qui décèle tant de puissance et de raison, ne conçoit pas l’ouvrier

LA NATURE ET DIEU

sublime de cette merveille, et ne tombe pas à genoux pour l’adorer.

La laideur, dans les corps solides inanimés, n’est que l’absence des précédents caractères ou leur présence à un degré si faible, qu’il en devient insaisissable. Quiconque a gardé son bon sens accorde, sans discussion, que la boue est laide, et, quoique vaguement, il sait pourquoi. A coup sûr des forces se cachent sous ce tas de matières confondues. Mais ces forces n’agissent pas ou agissent sans aucune puissance. Là, aucune solidité, aucune résistance : rien qui se tienne ou demeure. De forme, il n’y en a pas; et si cette ordure reçoit une empreinte d’un pied qui passe, cette empreinte disparaît bientôt ou sous le poids même de la masse flasque, ou sous la pression d’un autre pied. Enfin, les plus riches rayons du soleil, et les plus enflammés, ne tombent là-dessus que pour s’y éteindre, et n’éclairent, dans tous les cas, rien qui ressemble à un ordre quelconque.

Entre les corps liquides, l’eau est le plus abondant et celui dont les beautés sont le plus admirées. Les molécules de l’eau sont fort mobiles ; cependant elles ne laissent pas d’avoir une force réelle de cohésion. Cette force cachée, retenant ensemble les parties fugitives du liquide, en fait parfois un tout qu’elle sculpte, en quelque façon, et auquel, de concert avec la pesanteur, elle donne un modelé charmant. Une goutte de rosée suspendue aux lèvres épanouies d’une rose v adhère par un imperceptible lien, et ce lien est assez fort pour que la perle transparente se balance là sans tomber jusqu’au moment où un baiser plus chaud du

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