DEUXIÈME PARTIE
Mais quoi! la perfection absolue est difficile à contempler : quand la raison s’élève d’emblée à de telles hauteurs, trop de lumière éblouit sa vue. 11 faut donc que l ame exerce d’abord ses regards sur un objet moins éclatant, et que, usant de la dialectique platonicienne, elle se mette en rapport avec une intelligence puissante et belle, mais imparfaite et finie, et qu’elle constate ce que cette intelligence lui fait éprouver.
Quel est celui qui, ayant la rare fortune de vivre assidûment avec un grand esprit, ne goûte dans cette société de vives et exquises jouissances? Le rayonnement de celte intelligence supérieure le charme, l’enchante. Les moments qu’il passe auprès d’elle, il les met au nombre des plus heureux de sa vie. Séparé d’elle, il désire ardemment la retrouver; il aspire à goûter encore les fruits de cet inépuisable talent ou de ce fécond génie. Est-ce tout? Non certes: il s’attache fortement à cette intelligence qu'il admire, il l’aime d’une affection profonde et pure. Il y a plus: nous nous surprenons a aimer même les génies des temps passés, à regretter de ne les avoir pas connus, et ;i souhaiter de les rencontrer quelque jour dans les sereines demeures qu’ils habitent.
Mais la belle intelligence que je viens de dépeindre, possédant a ce degré le don de charmer, d’entraîner et d’attacher celui qui la connaît, n’est encore qu’une intelligence humaine. Sa science est incomplète; ses vues, quoique vastes, ont des limites; cette vigoureuse raison se fatigue souvent et quelquefois se trompe. Si haut que la place celui qui l’a prise polie
LA NATURE ET DIEU
guide, il ne peut s’empêcher de la déclarer infiniment plus petite et plus faible qu’une autre intelligence qu’il conçoit et dont la science est achevée et immense, les vues sans bornes, la puissance infatigable et les jugements infaillibles ; eh bien ! cette intelligence parfaite, qu’il se la rende présente autant qu’il est en lui ; qu’il la cherche, la poursuive et, selon ses forces, la retienne devant son esprit par la pensée, qu’il s’en raconte à lui-même les perfections sans craindre de la surfaire, car il ne le pourrait. Quand il aura persévéré quelque temps dans cette contemplation, nous osons le défier de ne point admirer, de n’être point ravi, de ne point désirer mieux connaître l’objet qu’il a conçu, et enfin de ne pas l’aimer mille fois plus qu’il n’aimait le grand esprit, le beau génie de tout à l’heure.
Voilà des phénomènes positifs, incontestables. En psychologie comme en physique, un fait est un fait, et quiconque nie un fait observable pour chacun nie l’évidence. On objectera peut-être que ces phénomènes de sensibilité religieuse, on ne les éprouve pas. Instituez en vous-même, répondrons-nous, l’expérience qui vient d’être décrite, et vous aboutirez aux résultats qu’elle a produits. Et, si un premier essai demeure infructueux, recommencez plusieurs fois : la chose en vaut la peine. Que diriez-vous d’un philosophe qui nierait la composition de l’air et refuserait obstinément d’assister aux expériences qui la démontrent; ou qui, une première expérience ayant mal tourné sous ses yeux, condamnerait sans autre examen et l’opérateur et sa théorie?