‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 174 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Varions donc nous-mêmes l’expérience, selon le précepte de Bacon, et afin de distinguer le sentiment religieux de ce qui n’est pas lui, tâchons de l’isoler des sentiments qui lui ressemblent le plus.

Chacun a éprouvé, même dés sa jeunesse, que les objets de nos adorations et de nos amours perdent toujours à être mieux connus. Toute affection, en son printemps, a comme un ciel où elle plane avec l’être qu’elle a divinisé. L’illusion dure plus ou moins dans sa force; mais, tôt ou tard, les défauts se laissent voir, les imperfections se dévoilent, le charme va s'affaiblissant. Supposez que de ces qualités d’abord centuplées par l’enthousiasme de la passion, il reste encore assez pour fonder un attachement sérieux et durable, l’estime aura pourtant remplacé l'ardente admiration; on sera soutenu, porté, mais non transporté; on marchera, mais on n'aura plus d’ailes. Ht si l’erreur a été complète, quel prompt désenchantement et quelle chute! Avec la perfection elle-même, c’est le contraire qui a lieu : qu’on l’analyse tant qu’on voudra, son essence défie la critique; plus on la contemple, plus on \ trouve à admirer, et plus fortement on s’en éprend et s’y attache.

Voici un autre aspect du phénomène. L est une grande loi constatée par la science psychologique que l’habitude affaiblit la passion même la plus forte, la [tins pure et la mieux justifiée, et la change en un simple besoin dont la satisfaction est désormais sans plaisir, quoique la privation en fasse une peine. Ainsi nos jouissances s'usent et s’émoussent par la répétition et T accoutumance. Il en est de même de nos af-

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fections, à moins que la nature n’en ait forme les liens indissolubles, ou que les êtres que notre sympathie a choisis ne nous fournissent, en grandissant et se perfectionnant sans cesse, des raisons toujours nouvelles de les aimer. Mais ceux qui, philosophes ou simples croyants, se complaisent chaque jour à méditer sur l’intelligence et la bonté parfaites, y pensent assez pour les admirer et les admirent assez pour s’en éprendre, ceux-là savent de science certaine que l’habitude (je ne dis pas la routine), loin d’éteindre leurs sentiments religieux, les avive et les fortifie.

Les émotions que produit dans l’âme la conception de l’être parfait sont donc profondément distinctes de celles qu’excitent les perfections humaines, si grandes qu’on les suppose. Le fait suivant achèvera de le montrer. L’homme a soif de bonheur : sur ce point, toutes les philosophies sont d’accord. Mais de quel bonheur l’homme a-t-il soif? C’est ici que l’on se sépare et qu’un abîme se creuse entre Épicure et Platon, Mais laissons Platon et Épicure, prenons un homme d’un esprit ordinaire, et posons-lui cette simple question : Seriez-vous heureux de posséder une intelligence sans bornes, un pouvoir infini, et de vivre toujours en goûtant la suprême joie d’exercer sans obstacle de telles facultés? On peut gager mille contre un que la réponse sera affirmative. Ainsi notre raison conçoit la perfection infinie comme le bonheur même. Ce bonheur une fois conçu, l’âme le prend pour type de la félicité et aspire à s’en approcher de plus en plus, dans la mesure de ses puissances finies. De là ses immenses désirs et ses immortelles espé-

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rances. Evidemment, ni ce inonde borné, ni les êtres qu il renferme ne rendent raison de ces espérances (“l <le ces désirs. Il n’y a que 1 idée de la perfection qui les puisse expliquer et produire.

Voilà donc un ensemble de phénomènes de sensibilité qui ont pour caractère essentiel d’être excités par la conception de l’être parfait, et de ne pouvoir être excités que par cette conception. Mais cette conception, on l’a prouvé plus haut, est l’effet de l’action exercée sur notre raison par une cause réelle et vivante, qui est la perfection infinie. D’où il suit que lémotion religieuse est elle-même produite dans lame par l’être parfait, et manifeste avec force la vivante réalité de Dieu. La voix secrète qui proclame le Dieu vivant parle d’abord à la raison de l'homme; mais, tout aussitôt, elle retentit dans son cœur; et plus la raison est attentive à cette voix, mieux le cœur l’entend.

Il y a plus : bien écoutée, celle voix parle encore à notre liberté. C’est sur ce troisième et dernier point qu'il nous faut maintenant porter notre analyse.

Si quelque chose au monde force la raison à reconnaître l’existence d’un Dieu vivant, c’est l'idée de la loi morale. Devant cette conception, le scepticisme de Kant a reculé et s’est modifié jusqu’à se démentir. N oyons nous-mêmes, en partant de l’expérience psychologique, comment le principe du devoir atteste la réalité de Dieu par son action sur l ame humaine.

A supposer que Dieu ne soit pas, la loi morale, avec les caractères qui la constituent essentiellement, pourrait-elle encore être conçue et affirmée par la raison

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humaine? Nous ne ie pensons point, et nous allons dire pourquoi.

Envisagée d’abord dans son rapport avec la raison, la loi morale est revêtue d’un triple caractère : elle est nécessaire, universelle et éternelle. Elle est nécessaire en ce que le contraire de cette loi est une absurdité manifeste qui répugne au sens commun et que la raison repousse de toute l’énergie qui est en elle. Est-il, en effet, un seul homme et surtout un seul philosophe qui pût consentir à accepter un principe tel que celui-ci ? « Le devoir consiste à faire le mal. » En second lieu, la loi morale est universelle. Elle est universelle par cela seul qu’elle est nécessaire : mais, en outre, on ne comprendrait pas qu’un seul être libre et raisonnable fût dispensé d’obéir à celte loi. Enfin, elle est éternelle, car il ne se peut qu’à un seul moment de la durée cette loi n’ait pas existé ou ait été fausse.

Or maintenant, qu’est-ce qu'une loi nécessaire, universelle et éternelle? C’est une vérité nécessaire, universelle et éternelle. Et une vérité qui a ces caractères est une vérité parfaite, absolue, réellement existante. Mais qu’on y réfléchisse : une vérité, quelle qu’elle soit, et surtout une vérité parfaite, n’est existante et réelle qu’a la condition d’être affirmée par un esprit ; sans cela, elle n’est ou elle n’a pu être qu’une vérité virtuelle, une pure possibilité; et une pure possibilité n’est pas une chose éternellement nécessaire. Il faut donc que la loi morale, à 11e la considérer que comme une vérité, soit éternellement affirmée par un esprit. Mais l’esprit éternel, c’est

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