DEUXIEME PARTIE
<jue j’oserai appeler plastique, nos actes, nos gestes, notre altitude, les intonations de notre voix, notre conduite, notre personne, tout en nous se sera façonné d’après ce modèle aimé dont l’image remplit nos regards et notre pensée. C’est là un fait psychologique de la plus liante importance. Nous pourrions le montrer dans une foule d’exemples historiques et mémorables, ou simplement familiers et quotidiens. Les conséquences en seraient nombreuses. Nous n’en voulons constater qu’une : c’est que la perfection morale, ne fût-elle qu’humaine et imparfaite, a, par le seul effet de la fréquentation, le pouvoir merveilleux d améliorer les âmes qui l’approchent et de les informer et sculpter h sa propre ressemblance.
Celle puissance de se refléter en dehors de soimême, cette fécondité mystérieuse qui, à la vertu par nous voulue et péniblement enfantée, ajoute une vertu inculquée, inconsciente, spontanée, cette faculté dont les grandes âmes humaines sont douées de s’imprimer sur d autres âmes, la perfection divine en serait-elle donc dépourvue ? .1 priori . cela ne se peut, fiais consultons aussi, sur ce point, l’expérience. Celui qui vient de lire quelqu'une de ces pages immortelles où brille un rayon de la perfection divine, par exemple, les paroles inspirées de Diotime dans Je Banquet, celui-là sentira au fond de lui-même une émotion puissante, un trouble fécond 5 il sera agité, nonseulement du désir, mais du besoin de produire le bien, et, comme le dit si fortement Platon, il brûlera d’enfanter des vertus. Sous celle impression les actes héroïques, les sublimes sacrifices, lui paraîtront fa-
LA NATURE ET DIEU
ciles, et il osera les accomplir. Ces élans sont rares, nous ne l’ignorons pas, mais celui qui a su en reconnaître la véritable cause possède par là même le moyen de les rendre plus fréquents, et ainsi d’élever et d’agrandir sa vie. Il peut encore, s’il le veut, se placer assidûment en face de ce modèle parfait, en recevoir l’impression fréquente et fonder en lui-même cette disposition permanente au bien qui communique à la vertu l’aisance, le naturel, la grâce, et la plus ravissante spontanéité. Et telle est l’énergie fécondante de la perfection idéale sincèrement aimée, qu’il n’est point nécessaire d’être philosophe et de lire Platon pour en ressentir les effets. Ces effets se manifestent dans les âmes les plus simples. Une illustre compagnie couronne chaque année d’humbles et pauvres gens dont le dévoûment parfois se hausse jusqu’aux proportions de la sainteté. Souvent tout ce qui les entoure est médiocre : ils n’ont pas lu Plutarque, cet instituteur des grands caractères ; beaucoup ne savent pas lire ou n’en ont pas le temps. Us ne savent qu’une chose, c’est que Dieu est bon, qu’il fait le bien et qu’il faut l imiter. Voilà leur modèle : ils n’ont que celui-là, mais celui-là suffit.
Le phénomène que l’on vient de décrire n’est autre chose que le plus haut développement de ce qu’on nomme en psychologie le penchant au bien. Ce penchant qu’il appartient à l’homme d’accroître ou d’affaiblir, de combattre ou de seconder, ne contraint pas la liberté : il lui prête secours seulement avant et pendant l’effort qui tend à l’accomplissement des actes vertueux. Mais là ne se borne pas cette divine