‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 177 sur 183 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

influence. Elle reparaît sous une forme non moins évidente, non moins éclatante, dès que l’acte bon ou mauvais est consommé. Cette forme, c’est le remords ou la satisfaction morale, selon le caractère de l’acte accompli.

Il y a deux éléments dans le remords; une désapprobation et une souffrance ; il y a aussi deux éléments dans la satisfaction morale : une approbation et un inexprimable plaisir. De ces deux éléments, le premier, dans l’un et l’autre cas, est un jugement, un fait intellectuel; le second est un sentiment, un fait de sensibilité. Considérons d’abord le fait intellectuel. Le jugement par lequel l’homme qui a failli se condamne lui-même se ramène toujours aux termes suivants: J’ai violé la loi morale. Cette loi morale, si c’était lui qui l’eut faite, il dépendrait de lui de l’abroger, et tout aussitôt le remords cesserait. Mais voici que lorsqu’il essaie de nier cette loi, il ne s’en croit pas lui-même, et il est forcé de nier sa négation, bien plus : que ses semblables osent l’approuver, qu’ils aillent jusqu’à l’applaudir, au premier moment, ce bruit extérieur assourdira peut-être le coupable et étouffera la voix de sa conscience. Mais vienne le silence, ou la disgrâce, ou l’abandon, non-seulement il méprisera ses flatteurs, mais il se méprisera lui-même d’autant plus qu'il les aura plus écoutés. Or si la désapprobation de lui-même s’impose au coupable de par la loi morale et si, comme nous l’avons plus haut montré, la loi morale n’est que l’ordre imposé a la liberté par une raison infiniment parfaite, le remords, en sa partie intellectuelle, prouve Dieu

LA NATURE ET DIEU

comme l’effet prouve sa cause. Une analyse pareille appliquée, en sens inverse, au jugement que l’homme qui a bien fait porte sur lui-même, aboutirait à un pareil résultat.

Passons maintenant à l’élément du phénomène qui se rapporte à la sensibilité. En même temps que le coupable se condamne, il souffre, et l’on sait à quel degré de violence peut aller ce genre de douleur. Cette cuisante souffrance, est-ce le méchant qui volontairement se l’inflige? S’il était le maître de se l’infliger, il serait également maître d’y échapper. On prétend que certains hommes réussissent à s’y soustraire : comment prouve-t-on cela? Ce qui se passe au fond de l’âme d’un scélérat en apparence impassible, qui le sait? Admettons au surplus l’existence de quelques monstruosités morales, que s’en suivra-t-il contre la vérité d’une loi proclamée par la conscience universelle? Laissons ces exceptions qui ne sont point assez prouvées. Demandons-nous plutôt de quoi souffre au juste le coupable en proie au remords. Fût-il en sûreté, n’eût-il rien à redouter de la justice des hommes, il souffrirait encore, au moins par instants, d’avoir violé l’ordre moral. Cet ordre moral, il en a l’idée. Cette idée, il ne l’a point créée; ses semblables ne l’ont pas créée plus que lui. Redisons-le une dernière fois : la loi non écrite, comme l’appelait Socrate, n’est point une œuvre humaine; c’est une œuvre divine, un type divin qui nous sert à juger les lois humaines, reflets plus ou moins pâles de cette sublime lumière. Mais la peine du remords est la conséquence de la loi suprême violée, et violée parce qu’elle a été

Page 1