DEUXIÈME PARTIE
C’est là une théodicée déjà ancienne, bien simple, bien rebattue. Nous l’avouons avec une entière franchise. Mais le soleil est bien ancien, et l’on ne se lasse pas d’y croire. On est libre de dédaigner des vérités aussi communes. On a parfaitement le droit de les reléguer dans les classes pour l’usage des jeunes enfants. Il est possible que les vigoureux penseurs de notre temps réussissent à les frapper de discrédit. L’esprit humain a de ces dégoûts bizarres et de ces lassitudes maladives qu’il faut savoir envisager sans murmure et respecter même, comme les conséquences de la libre pensée, sacrée jusque dans ses défaillances. Mais que, par malheur, ces vérités nourrissantes soient dédaignées pendant un siècle ou deux, sait-on ce qui arrivera? Après ce temps, quelque philosophe de forte race, cherchant autour de lui et ne découvrant qu 'erreur ou mensonge, remettra ces principes en honneur: il les éclairera d’une lumière d’autant plus brillante qu’elle succédera à la nuit, et le monde reconnaissant lui décernera la couronne des divins génies.
Maintenons, en attendant, ces dogmes, en euxmêmes inébranlables, de la raison philosophique, et voyons ce qui en résulte par rapport h la beauté de Dieu.
Dieu étant infini est essentiellement un et simple en sa substance, car il saute aux yeux que deux infinis s’excluent l’un l’autre. Dieu est donc une âme, c’està-dire une force d’être infinie, douée, nous venons de le voir, de forces infinies d’agir : l’intelligence, la puissance, la bonté. Ces forces, dès là qu’elles sont
LA NATURE ET DIEU
infinies, ne souffrent aucune limite ni dans leur action, ni dans leur pouvoir. Dieu est donc une force maîtresse agissant par ses attributs ou forces diverses avec une puissance infinie. Ainsi Dieu a le premier caractère de la beauté, et il l’a à un degré infini.
Ce n’est pas tout : la nature divine, une par l’indivisibilité et l’immatérialité de sa substance, est variée par la diversité de ses attributs ineffables. Cette unité et cette variété se concilient merveilleusement dans l’action concertée des puissances différentes de l’ame divine. En effet : si l’action de l’un des attributs de Dieu était contrariée par l’action d’un autre attribut, le premier de ces deux attributs aurait rencontré une limite et 11e serait [dus infini. Donc, loin de s’empêcher mutuellement, ces divines puissances s’entr’aident. Tout ce que conçoit l’intelligence, la bonté l’aime, et la volonté le veut et l’exécute. L’harmonie est par conséquent en Dieu, et elle y est, elle aussi, absolue et parfaite. Enfin, les puissances de Dieu étant égales en infinitude, la toute-puissance et la bonté vont toujours jusqu’au but aperçu par l’intelligence, de telle sorte que toutes les forces divines ont invariablement entre elles les mêmes rapports et demeurent dans les mêmes proportions. Ainsi Dieu est à un degré infini unité et variété, harmonie et proportion : tous les caractères de l’ordre brillent en lui de leur plus pur et plus éblouissant éclat. Dieu est donc une force infinie agissant avec une puissance infinie et conformément aux lois de l’ordre absolu. Il en résulte évidemment et rigoureusement que Dieu est la beauté infinie ; il en résulte qu’il est le type achevé de toute
beauté, puisqu’en lui se rencontrent, revêtus de l'infinitude, tous les caractères de puissance et d’ordre qui sont les éléments de la beauté et constituent son essence.
C’est ce qu’avait profondément compris Leibniz lorsqu’il écrivait en tète de sa Théodicée 1 ces lignes simples et lumineuses :
« Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes; il est un océan dont nous n’avons reçu que des gouttes : il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté; mais elles sont tout entières en Dieu. L’ordre, les proportions, l’harmonie nous enchantent, la peinture et la musique en sont des échantillons : Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, il fait l’harmonie universelle : toute la beauté est un épanchement de ses rayons. »
Cette beauté de Dieu, cette puissance infinie dans l’ordre infini, je la conçois, il est vrai, sans l’embrasser, sans la comprendre. Dieu seul a une intelligence adéquate à ses perfections. Dieu seul résout, et il résout éternellement, les contradictions apparentes que suscite l’idée de ses attributs absolus dans leur rapporl avec le relatif et le contingent. Comment la touteintelligence prévoit mes actions et comment ma liberté n en est point atteinte : Dieu le sait, je l’ignore. Comment la toute-bonté permet le mal dans le monde et n’en est pas moins adorablement bonne : Dieu le sait, je ne fais que l’entrevoir. Mais que Dieu soit iufi-
Préfare, édition île M. A. Jacques, publiée par Charpentier, p. 3.
LA JNATU1Œ ET DIEU
niment intelligent, puissant et bon, je le sais comme je sais que j’existe. Que toutes les forces de lame divine soient en ordre et en harmonie, je le sais comme je sais que j’existe. Je suis donc sûr de la beauté de Dieu, comme je suis sûr de mon existence. Si cette beauté évidente et certaine m’est en même temps incompréhensible, cela ne prouve qu’une chose, à savoir que Dieu est beau jusqu’au sublime absolu et que je suis borné dans mes plus excellentes puissances. Mais tout borné que je sois, je conçois Dieu, je l’affirme, je pense à sa beauté, et à ce penser, je ressens en moimême toutes les jouissances délectables de la plus ardente admiration.
Dieu étant la puissance infinie dans l’ordre infini, est ontologiquement, substantiellement, personnellement, la beauté absolue réellement existante et vivante. Il y a donc une beauté absolue. De plus, en tant qu’il est la raison infinie, concevant éternellement tout ordre et toute loi, Dieu est substantiellement le sujet éternel en qui résident, à l’état de notions invariables, les types idéaux de tous les genres et de toutes les espèces que notre raison conçoit et auxquels elle mesure toute beauté particulière. Ainsi, de toutes les manières, la beauté absolue est éternelle, elle existe, et elle existe en Dieu. Comme je le sais certainement, comme je le conçois certainement, je le proclame fermement.
Où que je regarde, en moi-même, dans la nature animée, dans la nature inanimée, dans la nature divine, partout et toujours la beauté s’offre à moi comme l’action puissante et ordonnée de la force in-