PREMIÈRE PARTIE
d’un ou plusieurs individus. Là est la part de l’expérience. Mais l’idée du genre est toujours en notre esprit beaucoup plus vaste que la totalité des individus par nous connus. Cette idée enveloppe l’universalité des individus passés, présents, à venir. Elle dépasse donc l’expérience. Est-ce un motif suffisant pour la rapporter à la raison ?
Oui, selon nous , mais à la condition que l’on comprenne bien ce que j’oserai appeler le principe des genres. La science la plus récente va nous y aider. Celte science enseigne que le monde, tel que nous le voyons, a eu ses commencements, ses périodes, ses progrès. Les genres n’y sont pas éternels: il y a des genres qui ont existé et qui n’existent plus. Peut-être en naitra-t-il qui n’existent pas encore. Aucun genre n’est donc conçu comme chose nécessaire, comme ne pouvant pas ne pas être ; et ce n’est pas en tant qu’éternel et nécessaire que le genre rentre dans les objets de la raison. Mais voici un principe que proclame mon intelligence et que les découvertes modernes justifient pleinement : « Tout objet fini appartient à un genre. » — En d'autres termes : « La puissance créatrice procède toujours par genres. » — Si ce principe est faux, qu’on me le prouve. Il me parait à la fois plus large et plus vrai que le principe de la stabilité des lois de la nature, que d’ailleurs il enveloppe et auquel il sert de support. Or, s’il est une faculté qui pose ce principe, quelle sera cette faculté? L induction ? Mais sans ce principe l’induction serait impossible; elle le présuppose. Un tel principe ne saurait être proclamé que par la raison.
THÉORIE
J’enregistre donc un cinquième fait intellectuel qui, implicitement ou explicitement, entre dans nos jugements sur le beau : l’idëe du genre affirmée par la raison. C’est celte idée, présente à notre esprit, qui nous porte, dans la plupart des cas, à dire non seulement qu’un objet est beau, mais qu’il est beau dans son genre.
Mais — j’y reviens — pour qu’un lis soit beau dans son genre, il faut qu’il présente une certaine grandeur de formes. Cette grandeur de formes, quoique nous soyons incapables de la déterminer mathématiquement, nous concevons et nous affirmons qu’elle serait au maximum dans le lis le plus beau de son genre. Et c’est parce que cette grandeur est, non pas connue, mais seulement conçue comme caractère de la suprême beauté du genre, que je la nomme grandeur idéale. Enfin, s’il existait quelque part un lis ayant cette grandeur idéale, il serait, en cela du moins, la vivante réalisation du type idéal de l’espèce. C’est en ce sens, mais en ce sens seulement, que je constate l’idée rationnellement conçue d’un type idéal pour chacun des genres de la nature.
Maintenant, que répondre à la seconde question : le type de chaque genre est-il un exemplaire, un patron aux traits invariables? En avons-nous dans l’esprit une image fixe, toujours la même pour toutes les intelligences? Et cette image, si elle est intérieurement perçue, est-elle d’un dessin net et d’une clarté parfaite ?
Je l’ai cru autrefois : une étude prolongée et attentive des faits m’a démontré que je m’étais trompé.