PREMIÈRE PARTIE
dans cetle plante une certaine unité de forme, et cette unité nie semble être un des éléments de sa beauté. La preuve que celte unité est un élément de beauté, c’est que si je l’altère dans une certaine mesure, dans celte même mesure je vois décroître la beauté du lis. Je coupe la plante, je la hache à menus morceaux : sa beauté s’évanouit. Sans aller jusque-là, je ne laisse à ses fleurs qu’un pétale et à son pied qu’une feuille, réduisant par celte opération la plante à une plus grande unité : aussitôt sa beauté disparaît encore. L’unité de forme qui m’avait frappé d’abord était, j’en suis à cette heure tout à fait certain, un des éléments nécessaires de sa beauté.
Toutefois, l’unité visible n’est toujours qu’une unité de forme, et la forme n’est qu’une apparence. J’ai besoin de savoir au juste si cette apparente unité est un caractère essentiel de la beauté du lis en ellemême et par elle-même, ou bien si ce caractère de beauté lui est communiqué par autre chose. •
Doux lis naturels étaient également grands, également beaux. L’un, exposé au nord, a été glacé par le vent d’une froide nuit; il est mort, mais néanmoins il est resté debout et tout entier. L’autre, bien abrité, n’a pas souffert, et son éclat est le même aujourd’hui qu’hier. Dans l’un comme dans l’autre, la forme est une; rien n’y manque. Dans l’un comme dans l’autre, la fleur sort de la tige, la lige et les feuilles sortent d’un seul et même pied. Pourtant l imité de celui qui est mort n’est plus belle, tandis que l’unité de l’autre a gardé toute sa beauté. Pourquoi, de ces deux unités de formes, la dernière est-elle seule belle encore?
THÉORIE
L’évidence me dit que c’est que lu dernière est une unité vivante, au lieu que la première est une unité morte. Mais qu’est-ce qu’une unité vivante, sinon la vie dans son unité? Et qu’est-ce que la vie dans son unité, sinon une puissance une d’exister s’exerçant par une action unique? Donc, dans l’unité de la forme, ce qui est réellement et proprement beau, c’est l’action unique d’une seule et même puissance vitale. — Veuton s’en assurer une fois de plus? car ici la lumière ne saurait trop abonder. Que l’on prenne d’un côté un lis naturel très-beau, mais cassé par l’ouragan et jeté çà et là sur le sol en fragments épars, et de l’autre un lis artificiel très-beau, comme le premier, et dans toute l’intégrité de ses formes. L’unité du lis naturel paraîtra à tout le monde, sans discussion, plus une et plus belle, quoique brisée, que l’unité intacte du lis artificiel. Je m’interroge sur cette différence, et je vois clairement que l’unité du lis que le vent a mis en pièces est plus belle par l’unité de puissance vitale qu’elle manifeste jusque dans ses débris dispersés, et que l’unité du lis artificiel est moins belle de beaucoup, parce que, malgré son intégrité, elle m’offre à peine quelque ombre de la vie, bien loin d’en exprimer la présente et active réalité.
Et voilà que, de même que la pleine grandeur des formes, l’unité des formes, à son tour, est belle seulement en tant et autant qu’elle manifeste l’unité de la puissance vitale. Elle n’est donc belle, elle non plus, qu’à titre de signe : signe plein de force et de sens esthétique lorsque la vie et la puissance la remplissent d’elles-mêmes ; signe vide et muet lorsque, entre