PREMIÈRE PARTIE
à des proportions animées et vivantes, dût-elle, pour y réussir, altérer çà et là, quoique peu gravement, la régularité des formes, afin d’imiter quelques-unes de ces déviations accidentelles qui sont aussi dans la nature. Ainsi ce qui est beau dans les formes proportionnées de la fleur, ce ne sont pas ces proportions par elles-mêmes, c’est l’action mesurée de la puissance vitale que manifestent ces proportions, ou tout au moins qu’elles semblent manifester. Il s’ensuit de là que les formes proportionnées de la fleur ne sont pas, à proprement parler, absolument belles en ellesmêmes, mais que leur valeur esthétique n’est que celle d’un signe. Seulement, ce signe est de tous le plus apte à manifester l’action proportionnée de la puissance vitale, et c’est pour cela que ce signe est appelé beau.
Ici, comme dans les cas précédents, la puissance vitale ou la vie, affirmée sous les formes proportionnées, est tout ;i fait invisible. Ma raison la lit, en quelque sorte, dans les formes ou signes expressifs, comme elle lit une pensée dans un mot. Celle puissance vitale proportionnée, mesurée, régulièrement répanduedans toutes les parties de la fleur, je la connais par 1 idée qu’en conçoit ma raison, pas autrement. Mais dès que ma raison l’a conçue, elle affirme que cette puissance existe et que son action proportionnée est un caractère de beauté.
Pourtant, quelque proportionnée que soit l’action de la puissance vitale dans une fleur, la loi de proportion n’y parait ni toujours, ni strictement obéie. Elle y soulfre de fréquentes transgressions. Je conçois
par ma raison un être en qui cette loi s’accomplit invariablement, en qui la proportion idéale est un élément de l’idéale beauté. Je tiens cet être pour le type même de la proportion, et c’est par rapport à ce type que je mesure la proportion des êtres finis. C’est parce que le lis que j’examine renferme de la proportion que je lui attribue une part de beauté idéale. Je puis ainsi non seulement reconnaître que la proportion est un caractère de beauté; mais, grâce au type conçu par ma raison, je suis en état de prononcer que telle fleur n’est proportionnée et par conséquent belle qu’à un certain degré.
Car, pas plus au sujet de la proportion qu’au sujet de l’harmonie, je ne juge cette plante, abstraction faite de son genre. De même que l’harmonie, la proportion doit être aussi complète que le genre le comporte pour que la fleur ait toute la beauté que peut revêtir le genre. Je ne pense pas un seul instant à y chercher l’absolue proportion; mais je lui demande celle qu’admet sa nature, et je prononce que la fleur est belle, dans son genre, au degré où elle possède la proportion de ce genre. Ma raison voulant porter un juste jugement sur cette beauté, y ajoute donc l’idée du genre qui l’enferme dans ses véritables limites.
J ’enregistre par conséquent un cinquième caractère de la beauté du lis : l’action proportionnée de la puissance vitale exprimée par la proportion des formes visibles.
Je n’ai point encore parlé des couleurs du lis. Il faut cependant savoir si la beauté de la fleur ne tire de son
coloris aucun lustre. Mais personne ne conteste que, toutes choses égales d’ailleurs, entre deux lis, celui dont la Heur est d’une blancheur plus éblouissante et les feuilles d’un vert plus pur et plus brillant ne soit en même temps le plus beau. Dès que les fleurs se fanent et que les feuilles jaunissent, on dit que la beauté du lis s’en va.
Mais cette couleur éclatante du beau lis est-elle belle seulement h titre de couleur? D’abord, que serait la couleur sans la forme? Je hache la fleur et les feuilles du lis à morceaux ; les couleurs demeurent, mais la beauté de la fleur demeure-t-elle? La couleur est donc belle en tant que manifestation de la forme, laquelle n’est elle-même belle que comme manifestation de la vie. On objecte que, sur la palette du peintre et avant d’être employées, les couleurs sont belles, les unes plus, les autres moins. Mais il importe de s’assurer si l’on neconsidère pas déjà ces couleurs, dans leur pâte informe, comme plus ou moins aptes virtuellement à manifester certaines formes. Le lambeau de toile sur lequel le peintre essuie ses pinceaux est taché de cent couleurs différentes : ces taches d’où rien ne sortira, ni contour, ni figure, n’ont absolument aucune beauté, et pourtant ce sont des couleurs. Sur un mur blanc, un coup de pinceau isolé, du rouge le plus vif ou du bleu le plus céleste, n’est qu’une souillure. Lin fabricant d’étoffes, quelque fantasque que soit son goût, ne jettera jamais au hasard et pêle-mêle sur un tissu toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Toujours il les séparera, s’étudiant ii les circonscrire dans de certains contours, divers et capricieux peut-être,
THÉORIE
mais régulièrement capricieux et uniformément variés. Ces faits, et bien d’autres qu’il est superflu d’accumuler, attestent l’insuffisance esthétique de la couleur prise en dehors des délimitations de la forme. Je puis donc dire que ce que nous admirons dans certaines couleurs, ce ne sont pas ces couleurs ellesmêmes, mais le parti que l’artiste en saura tirer en les soumettant au dessin de la forme, que cet artiste soit la nature ou l’homme.
Mais puisque les formes elles-mêmes n’ont de valeur esthétique que comme expression de la vie, il est clair que c’est aussi comme expression de la vie révélée par la forme que les couleurs ont de la beauté.
Cependant, parmi les aspects de la vie, il en est un que les vives couleurs traduisent plus particulièrement. A la vue d’une fleur, dont les belles formes sont vivement colorées, que disons-nous? Nous disons quela sève y abonde, que la vie y est large, riche, intense. Intense : ce dernier mot rend à souhait le phénomène dont la brillante couleur végétale est le signe. C’est bien l’intensité de la vie à son apogée qu’exprime cet éclat du coloris; et c’est bien ce que nous admirons sous le vêtement printanier de la plante. Voilà donc un sixième caractère visible de la beauté invisible du lis : la vivacité de la couleur, expression de l’intensité de la vie invisible du végétal.
On montrerait sans peine (pie l’intensité de la vie végétative est un trait de beauté idéale. Cependant celte intensité n’est que bornée et très-incomplète, parce qu’elle ne ressemble que peu à la vie absolue, éternelle, infinie, dont ma raison conçoit le type idéal.