‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 28 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

au contraire : je l’ai gâtée, faussée, presque détruite.

Enfonçons maintenant davantage. Ces mots : souplesse des lignes, flexibilité des formes, mobilité facile du corps de la plante, n’expriment-ils pas au fond une seule et même idée, un seul et même fait, considéré sous trois aspects différents? Pourquoi les contours de la feuille du lis sont-ils souples, sinon parce que la puissance vitale qui les dessine agit avec souplesse? Les formes delà plante seraient-elles flexibles, si la puissance vitale qui les anime agissait avec effort et roideur ? La plante tout entière aurait-elle cette facile mobilité si la vie en était absente, ou si elle y était solide et vigoureuse comme dans le tronc du chêne ? Mais le tronc du chêne est inflexible : mais une plante morte et desséchée ne plie pas, elle rompt; témoins ces branches vides de sève que le vent d’hiver fait pleuvoir sur la terre. Contours des feuilles et des pétales, formes flexibles, mouvements pleins d'élasticité et d’aisance, ce sont là connue les gestes expressifs de la vie elle-même, aussi mobile et souple que la mort est inerte et roide. La grâce des formes et des mouvements est donc belle comme expression des mouvements faciles de la puissance vitale. Mais la puissance vitale de la plante est sa propre et vraie beauté. Ainsi, nous pouvons définir la grâce visible de la plante en disant qu’elle est l’expression du mouvement facile de la beauté, ou la beauté exprimée par le facile mouvement des formes.

Deux sortes de grâce, par conséquent, dans le lis : la grâce visible des formes, belle comme expression

THÉORIE

de la grâce invisible; et la grâce invisible, belle en elle-même, parce qu’elle est la vie même dans son action aisée, souple, moelleuse.

Voilà jusqu’ici sept caractères de la beauté du lis. C’est beaucoup, dira-t-on. Soit, mais ce n’est pas trop, puisqu’il n’est pas un seul de ces caractères dont l’absence ne soit au détriment de la beauté de la fleur. J’irai plus loin et je dirai hardiment : sept caractères, ce n’est pas assez, si un plus long examen en découvre un huitième, sans lequel la beauté du lis serait ou incomplète, ou incomplètement manifestée. Redoublons donc d’attention, et poussons jusqu’à sa limite celte délicate analyse.

Au moment où je considère cette fleur magnifique, le ciel se couvre, le soleil se cache, la pluie tombe, et un voile gris s’étend sur toute la nature. Aussitôt l’éclatde la fleur s’efface, les reflets nacrés de ses pétales s’éteignent, le brillant poli de ses feuilles ne reluit plus. Elle paraît moins belle, parce que la lumière lui manque, et que, comme parlent les peintres, elle n’est plus dans son jour. Sa beauté, je le sais, n’est point altérée, mais elle n’est plus aussi vivement manifestée.

La belle saison est finie, l’hiver est venu. Je veux avoir des lis, même au temps delà neige. J’appelle à mon aide un habile jardinier qui force celte belle plante à fleurir en janvier. Je triomphe, mais pas tout à fait pourtant. Dans cette caisse de bois qui lui mesure un étroit carré de terre, sous ce châssis de verre qui le sépare du ciel, au milieu d’une foule de fleurs qui le coudoient et le gênent, mon lis semble manquer

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