PREMIÈRE PARTIE
qu’il déploie une puissance de sentir et d’aimer grande et ordonnée autant que le comporte sa nature d’enfant.
Mais qui donc m’a révélé la tendresse de l’enfant, si vive, si naturelle, si belle? C’est sa physionomie, ce sont ses regards, ses gestes, toute son attitude. Mais, autrement constitué, laid de visage, difforme de corps, la beauté de son affection eût-elle été aussi fidèlement interprétée? Hélas ! non : sa tendresse sans doute se fût néanmoins exprimée, mais gauchement, imparfaitement, et dissimulée à moitié par son ingrate figure et ses membres disgracieux. Je le sais, j’en suis certain. Ainsi, entre la beauté visible et le beau sentiment invisible de cet enfant, ma raison découvre ffn merveilleux accord. Je ne puis pas ne pas reconnaître que les formes accomplies de son corps et les lignes régulières de son visage sont, dans leur ensemble, l'organe le plus fidèlement expressif de sa belle affection. Les formes idéales du corps de cet enfant ont donc une double aptitude expressive: elles sont naturellement aptes à signifier et la beauté de la vie phvsique et la beauté de l’affection. Mais si elles possèdent celle dernière aptitude, c’est que la beauté de 1 affection, dont nous venons de saluer l’aurore dans l'enfant, est, elle aussi, une puissance grande et ordonnée qui trouve dans les formes grandes et ordonnées du corps ses interprètes les plus exacts, après la parole.
Voilà donc, dans ce troisième exemple, la beauté s offrant encore à ma raison comme une puissance marquée du double caractère de la grandeur et de l’ordre, et rattachée par un rapport nécessaire et ra-
tionnel à des signes qui en sont l’expression visible.
Cependant, ne nous tenons pas encore pour satisfaits. Les exemples que nous avons invoqués jusqu’ici étaient simples et d’analyse facile. Des beautés moins circonscrites, plus complexes, ne se déroulant en quelque sorte que dans la longueur du temps et la diversité des lieux, présenteraient-elles les mêmes caractères et éveilleraient-elles en notre esprit les mêmes idées, suggéreraient-elles à notre raison les mêmes jugements ?
Considérons tout une belle vie d’homme, parexemple, la vie de Socrate. Quiconque a étudié cette vie dans Xénophon et dans Platon l’estime belle. Mais pourquoi ? Parce que cette vie n’est qu’une suite de belles actions. Je dois donc chercher par où chacune de ces actions est belle, et comment cet ensemble de beautés particulières forme une beauté totale. Cependant, il est inutile et il serait fastidieux de décomposer une à une toutes les actions de cette longue vie pour en démêler les caractères de beau te. Il suffira d’en analyser une prise au hasard. Ce qui sera vrai de celle-là le serait de toutes les autres.
Blessé à Potidée, Alcibiade est près de tomber entre les mains de l’ennemi. Socrate défend son ami et le sauve. Qu’y a-t-il de beau dans cette action? On répond : l’accomplissement d’un des devoirs de l’amitié. Soit. Mais toute action conforme au devoir n’est pas nécessairement belle. Je suppose qu’Alcibiade étant fatigué d’une longue marche, Socate lui eut prêté l’appui de son bras: cette simple action eut été con-
forme au devoir; cependant, ce serait la surfaire que de la qualifier de belle action. Où donc est la différence ? C’est que risquer sa vie pour son ami, cela est diflicile, rare, grand. Cette action de Socrate est donc grande. Mais elle est autre chose encore. Le devoir est aussi l’ordre, l’ordre moral. Que cette action cesse d’être grande, tout en restant conforme à l’ordre ; ou bien qu elle soit grande, mais en violant l’ordre moral, comme si, par exemple, Socrate dérobait Alcibiade à un châtiment légitime ; dans l’un et dans l’autre cas, sa beauté disparaîtra. La beauté de cette action consiste donc dans la grandeur et dans l’ordre réunis.
Et, en parlant ici d’une action ordonnée, je prends et dois prendre ce mot ordonné dans sa double signification . En effet, une chose ordonnée est, à la fois, ce qui est commandé et ce qui est en ordre. Sauver la vie à un ami, c’est faire un acte commandé par la raison ; mais c’est, de plus, réaliser eu soi-même en tant qu’ami tout l’ordre possible. Considérez Socrate couvrant Alcibiade de son propre corps: dans cette action, tant qu’elle dure, toutes les puissances de son être soutiennent entre elles ces rapports excellents et constants auxquels notre raison a donné le nom d’ordre. Voyez plutôt : cette action est d’abord une de l’unité même du but où elle tend : sauver Alcibiade ; mais elle est en même temps variée, parce qu elle se diversifie autant de fois que les attaques de l’ennemi et qu elle implique le concours des facultés diverses de Socrate : son intelligence voit Alcibiade blessé et l’ennemi qui le menace ; son cœur
THÉORIE
est ému de ce danger ; sa volonté lutte pour le défendre. Et comme toutes les facultés de Socrate conspirent au même but, par là même elles sont en harmonie. En outre, l’effort de chacune de ces facultés est proportionné à la difficulté du but. L’ardeur que met Socrate à accomplir son devoir fait briller son amitié de l’éclat le plus vif. Mais là, comme dans la retraite de Délium, Socrate, s’il est ému, n’est point troublé: il a l’esprit présent, l’attitude fière, le regard tranquille ; en un mot, cette aisance sereine au milieu des périls, qui est la grâce même du courage militaire. Enfin, sur le champ de bataille, ce philosophe, ce méditatif, semble n’avoir jamais fait d’autre métier que la guerre : il est là à sa place, et comme chez lui. 11 convient à son rôle, et son rôle lui convient. Son action a donc tous les caractères qui constituent l’ordre, et ma raison me dit que ce sont ces caractères, avec la grandeur de l’action, qui en font l’éclatante beauté.
L’analyse des autres actions de Socrate nous y ferait découvrir constamment les mêmes traits de beauté. Je puis donc dire dès à présent que sa vie fut belle, parce qu’elle eut constamment toute la grandeur que pouvait atteindre et tout l’ordre moral que pouvait réaliser à son époque cette puissance libre qui s’appelle l’homme. Or, si j’en juge ainsi, c’est manifestement que j’ai dans l’esprit un type idéal de beauté morale qui me sert de mesure toutes les fois que je porte un jugement de beauté sur les actions ou la vie des hommes.
La vie de Socrate fut donc belle de la beauté mo-