‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 36 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

raie, et nous venons de voir en quoi notre raison fait consister cette beauté. Mais la laideur du visage de Socrate soulève une objection dont les empiriques se sont plus d'une fois armés pour combattre ceux qui admettent un idéal de la beauté physique. Socrate, de son propre aveu et de l’aveu de ses plus dévoués disciples, avait le visage de Silène. A l’aspect de sa figure, un certain Zopyre, habile physionomiste, prétendit qu'il avait des penchants bas et vicieux, et Socrate confirma ce témoignage en confessant qu’il était né avec des appétits violents dont il n’avait triomphéqu’à force de volonté. Mais lorsqu’il s’animait en conversant avec ses disciples, peu s’en fallait qu’on ne le crût beau. Ne peut-on pas conclure de là que tout visage humain est beau, à la seule condition d’exprimer la vertu ou le génie, et qu’ainsi la beauté physique n’est qu’une chimère?

!l y a dans cette façon d’envisager les choses du faux et du vrai. Mais quelle part de vrai, quelle part de faux?

Les plus obstinés adversaires de l’idéal physique concèdent pourtant que certaines difformités sont absolument choquantes et laides ; ainsi un visage borgne, ou un bec-de-lièvre, une figure sans nez ou masquée à moitié par une tache lie de vin, ou un corps bossu Recueillons cet aveu; car de deux choses l’une : ou le jugement qu’il implique est faux et inique, ou ce jugement se fonde sur l’existence de quelque loi qu’il faut découvrir.

Mais on accorde davantage : on distingue fort bien une face grotesque, une caricature, d’un visage ordi-

THÉOUIE.

naire, et ou y voit, sans hésiter, une bizarrerie, une erreur, un écart de la nature physique. Mais (le quoi donc s’est, en ce cas, écartée la nature, sinon de certaines lois ? Le polichinelle dont on amuse les enfants a le nez trop crochu, dites-vous, et le menton trop long et trop relevé? Qui vous en avertit? Le bon sens, n’est-ce pas ? A la bonne heure ; mais puisque le bon sens vous parle de trop ou de trop peu, c’est donc qu’il a une mesure. Reconnaissez de bonne foi tout de suite que cette mesure, c’est une loi ou un ensemble de iois posées par la raison et par conséquent idéales.

Allons plus loin. Surprenons les empiriques à ces moments où, libres de toute préoccupation systématique, ils suivent tout simplement le commun chemin. Présentons-leur inopinément le buste de Socrate à côté de celui d’Alexandre, et osons dire que ces deux têtes sont également belles, et même que celle de Socrate surpasse l’autre en beauté physique. L’empirique se moquera de nous : il reprendra dans la figure de Socrate le nez court, gros, épaté, les lèvres épaisses, le front trop bombé, les yeux saillants à l’excès comme ceux de l’écrevisse; puis, d’un geste d’artiste, il relèvera dans le profil d’Alexandre l’absence de ces défauts et la présence des qualités contraires. Bref, il invoquera dix fois, sans s’en apercevoir, ces formes normales que tout à l’heure il repoussait comme une convention d’école et un préjugé académique.

Il y a donc une certaine beauté physique avouée par tout le monde, même par ceux qui voudraient la nier. Mais la question maintenant est de savoir si un

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