PREMIÈRE PARTIE
visage physiquement laid est un organe aussi parfait de la beauté morale que les visages réputés beaux.
Chacun reconnaît que certains états du visage de 1 homme ont la propriété d’exprimer certains sentiments, certaines passions, certains mouvements de la vie morale dont ils sont les signes exclusifs. La colère a son visage à elle : autre est celui de la joie, autre celui de la tristesse, autre celui de la gourmandise savourant des mets exquis. Si un homme a l'œil enfeu et la face contractée, personne ne croira qu'il soit dans un accès de bonté charitable. S’il a les traits épanouis et la bouche riante, nul ne pensera qu’il soit accablé de douleur. La raison est donc dans cette conviction que le visage de l’homme possède un langage composé de signes expressifs, dont la signification est constante. C’est la nature qui nous apprend à comprendre ces signes, et chacun, sans maître, sait les lire couramment.
Mais il arrive que chez bon nombre d’individus, telle disposition des traits du visage, au lieu d'être passagère et fugitive, et de ne se produire que sous l’inlluence d’un sentiment déterminé, demeure permanente et fixe, quelle que soit la diversité des pensées qui occupent l’esprit ou des passions qui troublent le cœur. Ces individus sont nés ainsi. Par exemple ceux dont les yeux sont gros, ronds, très-ouverts, ont toujours un peu l’air mécontent, fussent-ils très-satisfaits et très-heureux. Ceux dont la bouche sourit invariablement par l’effet de sa forme semblent railler tout le monde, alors même qu'ils y songent le moins. Ceux dont les narines sont naturellement dila-
THÉORIE
tées et comme palpitantes, les lèvres grosses et la mâchoire inférieure large et lourde, sont considérés comme enclins aux jouissances sensuelles. Que si, à l'user, nous reconnaissons que leur visage est démenti par leur caractère, tout en nous félicitant d’avoir été trompés par l’apparence, nous regrettons sincèrement que leur ingrat visage dissimule à ce point leur bon naturel.
Ces faits prouvent jusqu’à l’évidence que notre raison reconnaît et ne peut s’empêcher de reconnaître dans certains traits ou certaines dispositions des traits du visage humain les signes exclusivement propres à exprimer certains états soit passagers, soit permanents de notre être intérieur. Notre raison ne croit donc pas, et personne ne lui fera croire que tous les visages soient également aptes à manifester la beauté morale. Elle croit, en outre, que les visages les moins aptes à exprimer la beauté morale sont ceux que tout le monde nomme physiquement laids, même lorsque cette laideur n’est qu’ordinaire et ne va pas jusqu’à la difformité. Et si vous l’ interrogez avec soin, elle vous donnera les motifs de cette croyance. Elle vous dira qu'elle tient pour laid tout visage sensiblement irrégulier, c’est à savoir tout visage qui offre un ou plusieurs traits en dehors de la symétrie et des proportions normales, symétrie et proportions qu elle connaît parfaitement. Elle sait si le front est trop bas ou trop haut, si les veux sont trop petits ou trop grands, trop ronds ou trop tirés, si le nez est trop long ou trop gros, si l’une des lèvres avance trop ou trop peu, si l’ovale de la face est trop large ou trop allongé. A