‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 38 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

chacun de ces défauts, elle rattache ou l’existence ou tout au moins l’apparence d’un défaut correspondant de l’esprit, du cœur ou de la volonté, et elle refuse d’admettre qu’un signe irrégulier, défectueux, sans symétrie ou sans proportion, sans ordre, en un mot, soit l’expression fidèle et adéquate d’un état intérieur ordonné et parfait. Elle juge donc et jugera toujours que Socrate n’avait pas le visage de ses vertus, et que si ses beaux discours firent souvent oublier ce visage de Silène, un autre visage plus en rapport avec sa sagesse, non seulement n’aurait pas eu besoin d’être oublié, mais tout au contraire aurait appelé efficacement et retenu l’attention, et serait venu en aide, par sa régularité animée, à l’éloquence du philosophe et ii l’exacte manifestation de ses nobles sentiments.

On le comprend, en effet : un visage dont les traits ont la grandeur et la régularité des formes normales n’affecte par lui-même aucune de ces expressions fâcheuses inhérentes au manque de symétrie ou de proportion de certaines parties de la face. En second lieu, un tel visage est moins apte qu’un visage incorrect à manifester tout entiers les états désordonnés de l’être intérieur lorsque ces états viennent ii se produire. Enfin, grand, proportionné et symétrique comme il l’est, le visage régulier possède virtuellement le pouvoir de signifier d’une façon exacte la grandeur et l’ordre dans les pensées, les volontés et les affections, et les manifeste effectivement mieux qu’aucun autre dès que les réalise l’être intérieur. De là l’invincible attrait des beaux visages, même dans les moments où ils sont dépourvus d’expression.

THÉORIE

Quoique muets, ils sont pleins de promesses. De là vient encore que le visage qu’un noble caractère façonna dès longtemps à son image rayonne encore jusque dans la mort immobile. II n’est aucun homme, si austère qu’on le suppose, qui, heureux d’avoir le caractère de Socrate, ne fut plus heureux d’avoir, par surcroît, le visage d’Alexandre. Le masque de Silène n’est pas fait pour Minerve. Le front pur et le doux profil du disciple bien-aimé n’est pas fait pour Judas, f.e qu’il fallait a celui-ci, c’était bien la face ignoble d’un habitant des bagnes : ainsi le comprit le génie de Léonard de Vinci.

Et maintenant, si l’on compare le visage idéal que la raison voudrait tou jours voir à la vertu, c’està-dire à la vie morale, grande et ordonnée, avec celui qu’elle assigne à la puissance vitale, grande et ordonnée, on constatera qu’entre les deux il n’y a pas d’essentielle (différence. Que deviennent, en présence de ces jugements de la raison, les théories empiriques qui, tout en proclamant un idéal de beauté morale, relèguent parmi les chimères l’idéal de la beauté physique?

Mais quoique Socrate eût un visage mal fait pour manifester son caractère, il n’en demeure pas moins hors de doute que son caractère était merveilleusement beau. Qu’on me raconte sa vie sans me dire un seul mot de sa figure, tout en ignorant absolument quels étaient ses traits, je saurai que son caraetère était beau. Lui-même, lorsque absorbé dans la contemplation des choses d’en haut, il méditait sur la puissance de Dieu et adorait sa bonté, à ces moments

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