‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 40 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dans des mesures différentes. Cette unité variée et cette variété maintenue dans les limites de l’unité engendrent une première sorte d’harmonie, l’harmonie ou l’accord de tous les membres successifs de la mélodie entre eux et avec le tout. A cette harmonie successive s’ajoute l’harmonie simultanée des divers instruments de l’orchestre d’accord entre eux et d’accord avec les instruments chantants. De plus, au fur et à mesure que le chante monte, il se contient en quelque sorte, il ne s’enfle que par degrés, avec proportion, de sorte qu’entre le point de départ et le milieu de sa marche ascendante d’une part, et entre le milieu et le terme de cette même marche d’autre part, il y a certains rapports qui satisfont également l’oreille et la raison. Puis, les voix des divers instruments, en se joignant les unes aux autres, acquièrent de temps en temps cette sonorité intense qui est le coloris de la musique, ou reprennent cette sonorité assourdie qui est à la précédente ce que sont, en peinture, les ombres à la lumière, ou ce qu’est, au jardin, le vert sombre des feuilles au vif éclat des fleurs. Çà et là, les sons coulés se mêlent aux sons frappés, et communiquent au chant cette sorte de languissant abandon qui met de la grâce jusque dans les épanchements de la douleur. Enfin, quoique ce morceau soit de nature à être goûté par quiconque a de l’oreille et du cœur, l’accent en sera toujours mieux senti par les âmes profondément attristées : c’est .à celles-ci qu’il convient surtout ; c’est à celles-ci qu’il découvre tout entières ses rares et pénétrantes beautés.

Mais si cette musique remue si fortement et si na-

THÉORIE

turellement les cœurs blessés, qui ne voit que c’est parce qu’elle est un langage composé de signes, et que ce langage a pour ceux qui le savent comprendre un sens en même temps très-vague et très-marqué? Elle m’arrache des larmes parce que j’y entends la voix désolée d’une puissante douleur, causée par quelque malheur grand et unique ; douleur tantôt {dus aiguë, tantôt moins vive, mais toujours présente et ressentie : douleur toujours d’accord avec elle-même, recommençant sa plainte qui finissait, parce que l’angoisse, qui semblait finir, recommence ; douleur exhalant des gémissements proportionnés à l’étendue et h la profondeur de ses déchirements secrets; parfois étouffant ses sanglots, parfois s’échappant en confidences douces et attendries où revit et brille dans sa grâce l’objet aimé, cause du bonheur évanoui et de l’irrémédiable souffrance ; douleur grande, il est vrai, mais légitime cependant, conforme aux lois de notre sensibilité et à l’ordre de la nature humaine ; puissance de souffrir grande et ordonnée, car ce serait un révoltant désordre que l’âme frappée si violemment ne souffrit pas, ni à ce degré : douleur belle par conséquent , traduite par des signes sensibles puissants, grands, ordonnés, et ainsi beaux comme elle.

Tl est temps de résumer en quelques lignes les résultats de toute cette première et laborieuse analyse.

J’ai placé mon intelligence en présence de cinq beaux objets de nature très-différente. Tous ces beaux objets, malgré leur diversité, ont suscité dans mon esprit un nombre constant de phénomènes absolument semblables. Ces phénomènes ont été :

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