‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 42 sur 183 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Analyse des effets produits par le beau sur la sensibilité humaine.

De l'émotion esthétique. Cette émotion n’est pas la sensation. — Cette émotion ne peut être confondue avec aucun autre sentiment de l’âme. — L’émotion esthétique est à la fois délicieuse et affectueuse. — Analyse du phénomène de l’admiration. — Le beau imprime à notre sensibilité le double caractère de grandeur et d’ordre dont il est lui-mème marqué. — Objection : le beau nous fait souffrir. — Réponse à cette objection.

Aussitôt que l ame humaine a reconnu le beau, elle le sent, elle le goûte, elle en reçoit une joie secrète et délicieuse. Ce second phénomène du fait esthétique, qui succède au premier, mais dans le même instant indivisible, se nomme le sentiment du beau. Distinct du jugement du beau, le sentiment du beau se distingue aussi de tous les phénomènes de la sensibilité, auxquels il ressemble en ce qu’il est une émotion, mais dont il diffère en ce qu'il est marqué d’un caractère propre. Quel est ce caractère ? Nous allons essayer de le déterminer.

Une première remarque .à faire, d’une extrême importance, c’est que la raison ne comprend pas comment l’âme pourrait aimer ou goûter une beauté qui lui serait inconnue. Goûter la beauté que l’on ne connaît pas, voilà qui implique. Goûter en tant que beau

THÉORIE

un objet connu, mais dont on ignorerait la beauté, voilà qui n’implique pas moins. Toute beauté goûtée ou sentie est donc une beauté connue. De plus, telle la beauté est connue, telle elle est sentie. L’âme qui la connaît, comme elle connaît tout invisible, la sent et la goûte, comme elle sent et goûte tout objet invisible et immatériel. L’invisible n’agit immédiatement ni sur les nerfs, ni sur les sens : il ne peut être cause directe d’aucune sensation. Donc le beau, qui est connu en tant qu’invisible et immatériel, n’agit immédiatement ni sur les nerfs, ni sur les sens, et n’est cause directe d’aucune sensation.

Cette conséquence toute rationnelle de la façon dont le beau nous est connu est confirmée pleinement par l’analyse de l’émotion esthétique. Les faits disent, comme le raisonnement, que le sentiment du beau se distingue radicalement de toute sensation agréable. S’ils le disent hautement du sentiment agréable causé par la beauté revêtue de formes sensibles, on n’en pourra douter du sentiment causé par la beauté purement invisible.

il n’est pas une seule espèce de sensation agréable qui puisse être légitimement confondue avec le sentiment exquis que nous fait éprouver la beauté, même cette beauté que l’on nomme physique. Lue revue de nos sensations diverses, comparées avec le sentiment esthétique, va nous en donner la certitude.

De nos cinq sens, il en est trois qui n’ont rien à démêler avec le beau. Ils ne nous servent pas à le connaître; les sensations qu’ils nous apportent ne sont pas des signes de la beauté; ils ne nous servent pas à

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