‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 43 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

la goûter les sensations qu’ils nous causent auraient bien plutôt pour effet de nous en distraire. Ces trois sens sont l’odorat, le goût et le toucher.

J’entre, par une nuit profonde, dans line chambre où règne la plus complète obscurité, et j’y respire une senteur enivrante, qui m’est d’ailleurs inconnue. Du plaisir que me procure cette senteur que puis-je conclure? D’où s’exhale ce parfum? Est-ce d’un flacon d’essence demeuré ouvert ? est-ce du calice de quelque fleur exotique? Je l’ignore. L’odeur elle-même, tout exquise qu’elle soit, je ne la nomme que bonne ; ma raison se refuse à l’appeler belle. S'il existe quelque part une belle odeur, qu’on me la montre. Qu’on me montre un seul objet laid au monde qu’une bonne odeur ait eu la vertu d’embellir. Je sais telle fleur magnifique dont la senteur empeste l’air ; j’en sais de ravissantes auxquelles la nature a refusé tout parfum, et de très-simples qui embaument nos jardins. Pour bien respirer l’odeur d’une fleur belle à la fois et parfumée, je ferme instinctivement les yeux, ou je les détourne de sa beauté. Quelle est, je vous prie, l’odeur de l’Iliade, ou celle des marbres de Phidias, ou celle de la Transfiguration de Raphaël ? Et une main profane eùt-elle à dessein répandu sur ces chefs-d’œuvre quelque infect amalgame, sans les altérer en eux-mêmes, quel dommage en souffrirait leur beauté ? L’admiration qu’ils m’inspirent en serait-elle moindre?

Même différence entre 1 émotion esthétique et la sensation de saveur. Mâchez, dans les ténèbres, une fleur inconnue, et tirez, si vous pouvez, de la saveur de ses pétales quelque lumière sur sa beauté. Quand

THÉORIE

vous voulez jouir du charme de quelque belle statue antique, mettez-vous sur votre langue un fragment du marbre dont elle est formée ? Quoi de plus insipide que ce marbre ? Quoi de plus amer ou de plus nul que la saveur de certaines fleurs admirables ? Connaissezvous au monde rien de plus laid, de plus informe ou de plus difforme que les viandes les plus succulentes servies sur nos tables ? La faim seule ou la gourmandise en aiment l’aspect ; mais regardez-les après dîner. La bouche est au nombre des plus mortels adversaires du beau. Il faut, pour lui complaire, défigurer, déformer, détruire. Il n’est pas un de ses plaisirs qui ne coûte une charmante forme «à la nature et quelque secrète peine à notre amour du beau.

Le tact n’est juge que de la solidité et de la température à leurs degrés divers. Mais ces propriétés de la matière, prises en elles-mêmes et isolément, ne furent jamais des signes de beauté. Dira-t-on que le tact est juge de la forme? Cependant, si la forme est vaste, le tact ne l’appréciera que successivement et en additionnant à la fin ses impressions partielles; or, la forme n’est belle que par l’imité et l’harmonie, par l’ordre des parties, lequel ne peut être saisi que d’ensemble. Si la forme est exiguë, le tact n’en jugera que confusément ; et, cette fois, s’il peut réussir à embrasser l’ensemble, les détails lui échapperont. Ainsi le tact nous renseigne fort mal sur le beau. Comment nous en donnerait-il les jouissances ? Ce n’est pas la température glacée d’une statue qui m’en fera goûter la beauté, si j’ai chaud, ou qui m’empêchera de l’aimer, si j’ai froid. Lu marbre très-rude au loucher et qui blesse la

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