PREMIÈRE PARTIE
délicatesse de ma main, peut me ravir par la richesse et l'expression de ses formes ; un autre du plus beau poli n’excitera que ma répugnance par son indécence ou sa laideur. Certaines personnes ne sauraient manier sans un frisson particulièrement désagréable le velours dont elles se parent néanmoins, ou les fruits, au duvet court, dru et rêche, dont elles sont Hères d’orner leur table.
Ces divergences frappantes et ces contradictions rendent toute confusion impossible entre les sensations de l’odorat, du goût et du toucher d’une part, et l’émotion esthétique de l’autre. Quoique moins facile à saisir peut-être, surtout pour un esprit médiocrement attentif, la différence n’est pas moins tranchée entre le sentiment du beau et les sensations de la vue et de l’ouïe.
La beauté extérieure, autre que celle de Dieu et celle de notre âme propre, nous est connue par des signes matériels que deux seulement de nos sens, la vue et l’ouïe, peuvent directement atteindre. Nul doute ;i cet égard : les voix de la nature et la voix de l’homme, la musique et la poésie, doivent prendre, pour arriver à notre âme, le chemin de l’oreille; les formes linéaires, la lumière, les couleurs, toutes les œuvres des arts du dessin ne pénètrent jusqu’à notre esprit que par nos yeux. Ces deux sens nous font entrer en société avec toutes les puissances qu’enveloppent des formes physiques, et en communication avec la beauté de celles qui sont belles. De là l’erreur serait d’induire que les jouissances que nous causent les objets dont nous apprécions la beauté sur le témoi-
THÉORIE
gnage de la vue et de l’ouïe sont de pures sensations de l’œil ou de l’oreille.
Le prétendre, ce serait affirmer que la lumière nous charme à titre de belle chose, en elle-même et par elle-même, indépendamment de tout objet éclairant et éclairé, ou quel que soit l’objet qu’elle éclaire ; c’est affirmer, en second lieu, que le son nous plaît esthétiquement en lui-même et par lui-même, indépendamment de toute chose exprimée et quelle que soit la chose qu’il exprime. Examinons de près l’une et l’autre proposition.
Avant toute réflexion, il semble qu’il suffise que l’œil sente la lumière pour que l ame la goûte en tant que belle et que, par conséquent, la sensation lumineuse soit identique au plaisir esthétique dç voir la lumière. Mais la réflexion dissipe promptement cette illusion. Entre les faits qui démontrent le contraire, je n’ai que le choix. Regardé en face, le soleil nous cause une sensation douloureuse, et en même temps un plaisir esthétique très-grand et de l’ordre le [dus élevé. La lune, qui caresse bien plus doucement nos organes visuels, est très-loin de produire en notre àme une émotion pareille. Or, comme le principe de contradiction ne nous permet pas de rapporter des effets contraires, simultanément produits, à une seule et même cause, il implique que la sensation lumineuse causée par le soleil nous blesse et nous charme à la fois. C’est là un de ces faits décisifs qui ont la propriété de présenter les phénomènes sous l’aspect par lequel ils diffèrent le plus. Je pourrais donc m’en tenir à cette première remarque. Mais sur un point si délicat,