PREMIÈRE PARTIE
le péri! n’est pas d’être surabondant. Varions donc l’expérience.
Si la lumière est belle en elle-même et par ellemême, il est surprenant qu’aucun peintre ne s’en soit encore aperçu ei que nul n’ait tenté de nous offrir le plus beau sans doute de tous les tableaux, le portrait de la lumière toute seule. On répond : Mais la chose est physiquement impossible. Je le sais et j’en prends acte. Du moins pouvait-on nous offrir un tableau oii le soleil, cette lumière des lumières, aurait régné seul et dans sa gloire. Mais non : on a jugé l’idée absurde, et l’on a eu raison. L’incomparable peintre de la lumière céleste, notre Claude Lorrain a voulu que ses beaux soleils éclairassent tous quelque chose et surtout quelque être vivant, homme ou animal. Que l’on mène quelqu’un, à l’improviste, dans une chambre peinte en noir de tous côtés, nue et vide, mais éclairée d’en haut par une lumière éclatante, liltrée à travers un vitrage dépoli, et qu’on lui dise: Admirez! Je gage, et à coup sûr, qu’il répondra : Eh ! que voulez-vous que j’admire? 11 vous faudra lui souf- 11er qu’il est inondé d’une lumière magnifique. S’il n’est pas peintre, il trouvera qu’éclairé ou non, un cachot est toujours un cachot. S’il est peintre , il souhaitera d’avoir celte chambre et d’en faire son atelier ; c’est-à-dire qu’il appréciera cette lumière comme favorable à ses tableaux et utile à son métier. En ellemême, il n’en fera nul cas. Qu’est-ce à dire ? C’est que la lumière tire son prix de ce quelle éclaire. La même lumière me ravit, tombant sur un beau visage, et me dégoûte tellement, tombant sur un squelette, que
THÉORIE
j’aime mieux les ténèbres, puisqu’à cet aspect je porte instinctivement ma main sur mes yeux. Je suis réjoui par la lumière grise de décembre éclairant un baptême ou un mariage, le soleil de mai, répandant ses feux les plus purs sur un convoi funèbre, me rend ce spectacle plus triste encore, et son éclat m’afflige. Et tout ce que je viens de dire de la lumière, on le peut appliquer à la couleur. Si l’émotion esthétique n’est que la sensation agréable, pourquoi la pâleur d’un marbre antique maculé par les siècles vous touche-t-elle au fond de l’âme, tandis que vous dédaignez l’habit d’Arlequin ? Le Parthénon était peint, dit-on, de couleurs variées, où dominaient le rouge et le bleu : en face de ces nobles ruines, est-ce le fond rouge des métopes que vous regrettez, ou les frontons brisés et les membres de ce beau corps disloqués et répandus çà et là sur la roche nue de l’Acropole?
Non : la lumière et la couleur ne valent que par les choses qu’elles manifestent ou peuvent manifester. Isolées, sinon de tout objet, au moins de tout objet dessiné et plastique, si elles nous charment quelque peu, c’est que, par l’expérience, nous les savons puissantes à rendre clairement visibles les formes qui s’en revêtiront. Ce n’est pas par elles-mêmes qu’elles nous émeuvent esthétiquement, c’est comme manifestation des belles formes. A leur tour, les belles formes, nous l’avons déjà montré, ne nous causent l’émotion du beau que parce qu’elles sont les signes sensibles de la beauté invisible.
Faisons maintenant sur les sensations de l’ouïe le