‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 46 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

travail que nous venons de faire sur les sensations de la vue.

Qu’un habile pianiste me joue une sonate de Mozart sur une misérable épinette, au son maigre et grinçant; j’éprouverai une émotion esthétique délicieuse et une sensation de l’ouïe pénible. Qu’un pianiste médiocre me fasse entendre un morceau vulgaire, platement exécuté, mais sur un admirable piano d’Érard ; la sensation physique de l’ouïe sera agréable, l'éihotion esthétique nulle ou pénible. Voilà deux faits décisifs où la sensation et l'émotion esthétique se séparent profondément. Cependant, il est incontestable que sur l’épinette, le morceau vulgaire serait encore plus plat ou plus désagréable et que, d’autre part, la sonate de Mozart, exécutée sur le piano d’Érard, paraîtrait plus belle encore. La raison en est simple: c’est que les sons qu’on nomme beaux ont une aptitude virtuelle à mieux exprimer les sentiments que les sons criards ou sourds. Mais un beau sentiment bien rendu fait oublier à l’auditeur la médiocrité de T instrument, tandis que le meilleur instrument, de quelle qualité qu’en soit le son, ne m’empêche pas de souffrir d’une musique mauvaise. Donc le son, quoi qu il vaille, vaut si peu néanmoins, comparé à la valeur de l’idée ou du sentiment exprimés, que la belle chose expri mée embellit le son, et qu’au contraire, le beau son n’embellit pas l’idée musicale, lorsqu’elle est par ellemême dépourvue de beauté. Ce qu’on nomme la beauté du son n’est, on le voit, que son aptitude à manifester la mélodie, laquelle n’est, de son côté, que la manifestation ou le signe d’un sentiment de l’âme

THÉORIE

invisible. Toute la beauté du son n’est donc au fond que le pouvoir qu'il a ou qu’il aura de refléter la beauté de ce qui ne s’entend point. D’avance, et vide de toute expression actuelle, il peut nous émouvoir esthétiquement lorsque, d’avance, nous le jugeons apte à devenir l’écho fidèle d’un cri ou d’une parole de l’âme. Entendu pour lui-même, à l’exclusion de tout rapport passé, présent ou futur avec l’invisible , il pourra nous faire ressentir telle ou telle sensation de l’ouïe; mais d’émotion esthétique, point.

Enfin, puisqu’il faut épuiser cette démonstration toujours à renouveler, parce qu’elle est toujours oubliée, qui de nous ignore que des attraits vulgaires, équivoques même, d’où s’est retirée toute beauté, même celle qui n’est que santé, fraîcheur ou jeunesse, et que l’on tient en mépris, ont cependant de quoi troubler le cerveau et les sens que laissent muets, calmes, apaisés les plus ravissantes et les plus goûtées perfections de la beauté idéale? Comme une impure vapeur, ceux-là obscurcissent l’intelligence; de celles-ci rayonnent de limpides clartés qui illuminent la raison ; aux premiers le triste pouvoir d’enflammer le sang, d’irriter les nerfs et de nous faire rougir de nous-mêmes ; à la vraie beauté, la vertu de verser en nous, avec l’admiration, un flot dépurés voluptés.

Non seulement le sentiment du beau est distinct de nos sensations de toute espèce : il diffère aussi, par essence, de tout autre sentiment de l’âme, quelque noble d’ailleurs et honorable qu’il soit.

Le sentiment du beau n’est pas identique à l’amour de nous-mêmes : nous admirons comme beaux une

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