PREMIÈRE PARTIE
multitude d’objets qui ne sont pas nous-mêmes, et quels que nous soyons, beaux ou laids, nous nous plaisons à nous-mêmes par cela seul que nous sommes nous. La joie de voir les personnes de notre famille et l’affection qu’elles nous inspirent ne sont pas non plus ni l’émotion esthétique, ni l’amour du beau. Le devoir nous commande d’aimer nos parents, beaux ou laids. Dieu n’a pas dit : Tu aimeras ton père s’il n’est pas laid, et ta mère si elle est belle. Il nous a commandé de les aimer, simplement; et, afin de nous y aider, il a mis dans notre cœur un amour aveugle pour ceux dont nous tenons la vie, comme pour ceux qui la tiennent de nous. Mais on ne reconnaît à cet amour aucune compétence en esthétique. Quant à l’amour proprement dit, le sentiment du beau le peut précéder et produire; il le peut même suivre et soutenir une fois produit. Mais mille objets sont par nous admirés que nous n’aimons point d’amour. Puis, à l’égard de l’objet aimé lui-même, autre est notre émotion esthétique, autre l’émotion de l’amour. Le sentiment du beau s’arrête à la contemplation de la beauté : l’amour veut passer outre et aller jusqu’à la possession, dût la beauté en être atteinte dans sa lleur et y perdre son auréole. Le sentiment du beau ne souffre pas du culte enthousiaste rendu par d’autres à son objet : loin de là, il s’en réjouit, parce qu’il y trouve une approbation de lui-même qui l’encourage et le fortifie ; l’amour, lui, est plein de jalousies et d ombrages ; et, dans sa méfiance égoïste, il privera les autres, pour plus de précaution, de la vue même respectueuse et désintéressée de ce qu’il aime. Enfin; il ne
THÉORIE
serait pas fort malaisé de découvrir quelque cœur trèsépris, et à toujours, d’un être en qui lui seul au monde a eu le don de découvrir une ombre de beauté. . De ce cœur, on peut dire non qu’il aime parce qu’il admire, mais qu’il admire parce qu’il aime. Si vous le rencontrez, 11e contestez pas avec lui, et gardez-vous de le vouloir confondre en lui demandant les motifs de son idolâtrie. Le sérieux admirateur du beau a toujours des raisons d’admirer, quelque embarras qu’il éprouve à les expliquer et déduire : l’amoureux n’a souvent nulle raison d’aimer, quoi qu’il soit toujours prêt à vous en fournir ses mains pleines.
On n’a jamais songé, croyons-nous, h confondre l’amitié avec le sentiment du beau. Sans doute la véritable amitié n’existe qu’entre gens de bien ; mais l’estime réciproque subit à en formel1 le lien ; l’admiration n’y est pas nécessaire et rendrait trop rares les pures amitiés déjà si peu nombreuses. De l’amour de la patrie comparé au sentiment du beau, il faut répéter ce qui a été dit des affections de famille : l’amour de la patrie est, en matière de beauté, un juge prévenu dont il faut bénir l’aveuglement et décliner la compétence ; on aime sa patrie telle qu’elle est : bien plus, une loi mystérieuse a voulu que les pays les plus tristes et les plus disgraciés de la nature fussent les plus admirés de leurs enfants. Comment , après cela, confondre le patriotisme et le sens de la beauté?
Une méprise très-fréquemment commise est celle qui consiste à appeler du nom de beau tout ce qui excite notre pitié jusqu’aux larmes ou notre sympathie jusqu’à l’épouvante. À ce compte, toute forte