PREMIÈRE PARTIE
émotion serait line émotion esthétique. Cependant, tout ce qui est pathétique n’est pas nécessairement beau. Un idiot défiguré, souillé, inerte ou s’épuisant en mouvements convulsifs, muet ou poussant des cris inarticulés, excite au plus haut degré ma compassion; je ne puis le regarder sans que mon cœur se brise. Mais il est difforme, laid, hideux même. J’ai beau faire : à le voir, je suis dégoûté : je n’admire pas. Un homme tombe du faite d’un édifice et se brise le crâne. Ce spectacle me navre; mais c’est en vain que j’y cherche quelque trait de beauté, et, en moi, quelque chose qui ressemble à l’émotion esthétique. Chacun le sait : les plus belles pièces de théâtre ne sont pas celles où l’on frémit le plus; et j’en ai vu, du dernier médiocre, où l’on ne cessait de pleurer. »
Le sentiment du beau n’est pas non plus ce vif intérêt de curiosité qu’excite ce qui est dramatique. Toute scène est dramatique où les puissances actives, c’est-à-dire les personnages, sont en conflit. Est-ce à dire que tout conflit soit beau ? Deux croche leurs ivres s’entre-déchirent au coin d’une rue : je m’arrête là, et j’attends, même avec un certain intérêt, l'issue de la lutte. Mais bientôt je me reproche cette curiosité vulgaire qui ne m’a montré aux prises que deux êtres dégradés. Si ce qui est surtout dramatique est beau par-dessus tout, fermons nos grands théâtres, relevons les arènes, retournons aux gladiateurs, ou, faute de mieux, cherchons nos plaisirs esthétiques dans les combats de chiens ou de coqs. Xi le Jupiter olympien, ni la Minerve du Parthénon n’avaient rien de dramatique, et ceux qui les voyaient étaient aussitôt
THÉORIE
pénétrés jusqu’au fond de i’âme du sentiment de la beauté. L’intérêt que provoquent les choses dramatiques s’associe fort bien à l’émotion esthétique et contribue même à l’accroître ; mais, quoique associés, ces deux sentiments sont toujours et demeurent distincts.
Arrivons à des distinctions plus importantes encore. Plus bas, à l’article de la beauté morale, je tacherai de marquer le point précis où le bien s’identifie avec le beau. Sans trop anticiper, je puis montrer à l’heure même que le sentiment du bien n’est pas l’émotion esthétique. Tout le monde comprendra, avec quelque attention, que le bien a des degrés. Il y a le bien qui est admirable et le bien qui n’est qu’estimable. Vous donnez aux pauvres une partie de votre superflu : voilà qui est bien, et je vous en estime. Mais je ne puis encore ni applaudir ni admirer. Votre action est bonne : elle n’est pas encore belle. Votre action est à la beauté morale ce que la pièce de vingt francs que vous venez de donner est au denier de la veuve, mis sans hésiter dans la main d’un plus pauvre qu’elle. Un ouvrier a travaillé pour vous ; vous lui payez son salaire : cela est juste. Vous attendez que je vous admire? Je 11e le puis. Pour me transporter, ou seulement m’émouvoir esthétiquement, il vous manque quelque chose. Vos deux actions sont conformes à l’ordre ; mais ce n’est pas assez : où en est la grandeur?
Enfin, le sentiment du beau n’est pas le sentiment du vrai. !l y a des vérités qui ne sont que vraies, sans être ni belles, ni grandes. Il y en a d’autres qui sont vraies d’abord, et, de plus, grandes, belles, éclatantes,