‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 49 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

fécondes. Les premières me laissent froid ; les secondes m’impriment un sentiment de joie profonde et grave. On me dit que deux et deux font quatre : j’y souscris, mais je demeure indifférent. C’est vrai, ce n’est que vrai. Un savant consacre beaucoup de temps à déterminer, à un jour près, la date de la naissance d’un grand homme : il y réussit et me convainc ensuite de la vérité de sa trouvaille. Je suis très-loin d’en faire fi, mais puis-je en être esthétiquement ému ? C’est là une vérité exacte, utile, estimable : soit. Mais quelle admiration en puis-je ressentir? Un génie survient, qui, après y avoir toujours pensé, proclame cette vérité que tous les corps de la nature s’attirent mutuellement, en raison directe des masses et en raison inverse du carré de la distance. Ah ! pour le coup, je suis ému, j’admire. J’admire aussi et je suis ému, quand je lis ces paroles de Descartes : « Je doute, donc je pense ; je pense, donc je suis une âme. » Voilà des vérités qui sont plus que vraies : elles sont, en outre, éclatantes, grandes; elles enferment mille autres vérités dans leurs vastes flancs. Les mots qui les expriment sont les signes brillants de lois où éclate l’ordre du monde et la puissance qui l’a établi. Elles n’ont pu être découvertes que par l’énergie d’esprits vigoureux, agissant avec toute leur puissance et selon l’ordre de l’humaine intelligence.

On le voit : l’émotion esthétique est un phénomène de la sensibilité tout à fait à part, et, comme l'on dit. de son genre à lui-même. Ses caractères négatifs nous sont présentement connus. Je voudrais, en terminant ce chapitre et par un dernier effort, mesurer au juste

THÉORIE

l’intensité et déterminer les modes positifs de cette émotion exquise.

L’àme ne peut goûter, aimer, subir, en un mot, le beau que tel qu’elle le connaît. Or, elle le connaît en tant que puissance d’agir grande et ordonnée : il est donc naturel qu’elle le goûte, l’aime, le subisse, en un mot, comme on goûte, on aime et on subit une puissance grande et ordonnée, c’est-à-dire grandement et avec ordre. C’est, en effet, ce qui arrive. L’atteinte que l’âme reçoit du beau est puissante et profonde. Par ce coup, elle se sent vaincue, mais vaincue comme elle aime à l’être et comme elle ne rougit point de l’être. Ce n’est pas une défaite, à vrai dire, c’est un envahissement délicieux, une étreinte ravissante, dont elle ne cherche ni à se défendre, ni à se dégager. Rien, dans les voluptés sensuelles les plus permises et les plus modérées, rien ne se rencontre d’analogue à cette volupté. Ce n’est pas non plus une extase, car lame n’y perd pas la nette conscience d’elle-même. C’est une palpitation intime et suave, où, sous le rayon de l’objet admiré, toutes les forces de notre vie spirituelle se dilatent et se montent à leur tonie plus haut. Ces moments où le beau déploie sur l’âme son influence souveraine sont de ceux dont rien jamais n’efface le souvenir.

Pourtant, entre cette émotion intense et un trouble, ou une secousse violente, ou un bouleversement de nous-mêmes, il n’y a rien de commun. C’est que la beauté qui est puissance est ordre en même temps, et que, de ce même regard dont elle a échauffé notre cœur, elle avait d’abord éclairé et elle éclaire encore

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