PREMIÈRE PARTIE
notre raison. Éveillée et illuminée, la raison reste de moitié dans tout le phénomène. Pendant que lame s’abandonne à la joie dont l’emplit la puissance, la raison contemple l’unité, la variété, l’harmonie, la proportion, l’ordre, en un mot, qui circonscrivent cette puissance et l’empêchent de déborder. Comment donc l’âme serait-elle troublée, comment bouleversée? N’est-elle pas en société étroite et exclusive avec l’ordre, avec l’harmonie, avec la mesure? Tout en elle se coordonne et s’équilibre. Aussi, dans sa jouissance du beau, nulle inquiétude, nulle crainte, surtout nul remords, nulle honte. Cette émotion céleste, l’admiration, n’est pas la passion ardente et déchainée; ce n’est pas le désir irrité et violent; ce n’est pas le délire de la possession éperdue; c’est cependant une sorte de passion, mais noble, mais pure, mais heureuse, mais puissante, et qui, loin de dévaster l’àme qu’elle échauffe, la féconde, comme féconde la terre le feu du soleil au printemps. L’admiration est le soleil de l’âme. Elle en développe les germes les plus riches elles plus cachés. Par cette grande et bienfaisante passion, l’activité est échauffée ii son tour : à son tour elle fleurit et fructifie. Comment? Nous le verrons bientôt.
Mais le coup d’œil que nous venons de jeter sur l'émotion esthétique 11e saurait nous suffire. Ce premier aperçu était nécessaire ; toutefois, il n’a pu nous faire embrasser le sentiment du beau que dans la marche rapide de son riche développement et dans F ensemble un peu confus de ses caractères positifs. Maintenant il importe de le ramener sous le regard
THÉORIE
de la conscience, de l’y retenir, et de le décomposer avec toutes les lenteurs et la rigoureuse attention de la méthode.
Premièrement, il est évident que dès que j’ai connu un objet beau de toute la beauté que comporte l’espèce à laquelle i! appartient, cet objet me plaît, c’està-dire qu’il agit agréablement sur ma sensibilité; ensuite j’aime cet objet, c’est-à-dire que je réagis affectueusement sur lui. L’émotion esthétique est donc à la fois délicieuse et affectueuse ou sympathique : délicieuse en tant qu’elle apporte à l ame une joie délectable, affectueuse en ce que Pâme, délectée par le beau, lui donne en retour affection et sympathie. Ce ne sont pas là deux faits, à vrai dire; mais ce sont bien pourtant deux moments distincts d’un même fait; ce sont bien deux mouvements d’un même phénomène, l’un d’incidence, l’autre de réflexion, pour parler comme les physiciens. En conséquence, afin de mettre dans cette délicate analyse toute la clarté possible, nous distinguerons le plaisir esthétique de l’affection esthétique, et nous étudierons séparément les caractères de l’une et de l’autre.
Le plaisir causé par un bel objet est certainement un plaisir élevé; la preuve en est qu’il remue exclusivement les nobles côtés de l’âme; que tant que l’âme l’éprouve, elle n’a aucun regard pour ce qui est vil ou bas, et que si elle se fait de ce plaisir une constante habitude, elle se déshabitue ou se dégoûte par cela seul des jouissances honteuses. En second lieu, le plaisir du beau est complet; il satisfait l’âme tout entière : en même temps qu’il dilate le cœur, la rai-