‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 51 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

son l’ approuve, et la conscience, loin d’en gémir, s’en réjouit comme d’un progrès de l’âme. Enfin, ce plaisir est profond : il n’effleure pas seulement la surface de l’âme, comme le plaisir des sens ; il y pénètre au contraire, s’y fixe intimement, et de temps en temps, réveillé par le souvenir, il y verse des délices toujours abondantes et fraîches. Le plaisir du beau est donc élevé, complet, profond : c’est dire, en trois mots, qu’il est grand.

De son côté, l’affection que j’éprouve pour le beau qui m’a touché est, elle aussi, élevée. Elle aime son objet non par égoïsme ou grossièrement, mais d’un amour désintéressé, respectueux, dévoué même, et qui, pour celte raison, a reçu le nom très-significatif de culte. En second lieu, cette affection est complète et entière, et parce que lame ne la marchande jamais à la vraie beauté, et parce que dans un objet tout h fait beau, il n’est rien que notre âme n’aime. Enfin, l’amour voué à un tel objet 11e passe pas comme la sensation fugitive : comme il s’est établi au plus secret de lame, il y demeure, y prend racine et devient solide et durable; et l’on sait que la solidité et la durée sont les deux caractères essentiels de tout sentiment profond. L’amour du beau est donc élevé, complet et profond : en un mot, son premier caractère, comme le premier caractère du plaisir esthétique, c’est la grandeur.

Le plaisir du beau a un second caractère : l’unité. Expliquons-nous. Si un bel objet, le lis par exemple, ou un beau tableau, peut être embrassé d’un rapide regard, le plaisir que j’en ressens est éprouvé pareil-

THÉORIE

iemenl dans un instant rapide, et produit sur moi une impression totale et unique. Si le bel objet se déroulé dans le temps, comme un morceau de musique, le plaisir éprouvé est le même et ne forme qu’un seul plaisir pendant toute la durée du morceau. Si je reviens de temps en temps au Louvre pour contempler la Vénus de Milo, à chaque visite le plaisir causé parce chef-d’œuvre se répète toujours semblable à lui-même par l’essence, sinon par le degré : première espèce d’unité. Mais en voici une autre. La joie de l’avare est mêlée de terreur; celle de l’amoureux, d’inquiétude et quelquefois de jalousie; celle du débauché, de honte et de remords; celle de l’ambitieux, de haines secrètes et de colères comprimées : le plaisir du beau est sans aucun mélange d’émotions contraires ou troublantes ; il est pur, et la pureté est, elle aussi, une sorte d’unité. Cependant l’imité de ce genre de plaisir n’est pas telle d’un point mathématique : elle admet la variété. Les parties diverses du bel objet sont belles, sans quoi le tout ne serait pas beau. Or, «à mesure que je considère en détail chacune de ces parties, chacune a autant de quoi me plaire qu’elle possède de beauté. Mais ces émotions particulières, loin de se contrarier ou combattre, s’unissent et s’accordent comme sont unies et conciliées toutes les parties de l’objet, et par cette intime alliance, par cette fusion, si je puis le dire, elles engendrent une seule émotion totale, rigoureusement homogène. Le plaisir du beau est donc un d’une unité variée et varié d’une variété une. De ce parfait accord entre l’unité de mon plaisir esthétique et sa variété,

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