PREMIÈRE PARTIE
naît ce qu’on nomme l’harmonie : l'émotion du beau est donc essentiellement harmonieuse.
Se pourrait-il que mon amour du beau fut dépourvu de cette unité, de cette variété, et de l’harmonie qui liait de l’une et de l’autre? Je 11e le pense pas. Lorsqu’un bel objet m’a délicieusement ému, je l’aime en retour, mais c’est lui seul que j’aime en lui, d’une affection unique et comme d’une seule et unique effusion de cœur. Que si, après eu avoir été éloigné ou distrait, je reviens à l’aimer, ce sera de la même affection, plus profonde peut-être à mesure que je comprendrai mieux sa beauté, mais toujours de même nature. Ce n’est pas tout; la plupart de mes autres affections sont mêlées de quelque affection différente: avare, si je le suis, j’aime mon trésor, mais en l’aimant je suis égoïste; père, j’aime mon enfant, mais je m’aime en lui; l’ambitieux aime la puissance, mais en tant qu’elle est incarnée en lui; tout au contraire, mon amour du beau est sans égoïsme, je l’ai déjà remarqué; mais il faut remarquer, de plus, qu i! est généreux. En effet, qu’un profane tente, devant moi, de mutiler une belle statue, si j’aime vraiment le beau, je m’exposerai, au besoin, pour protéger ce chef-d’œuvre. Un père, répondra-t-on, en ferait autant pour son enfant et un avare pour son trésor : soit; mais un enfant est à son père, son trésor appartient à l’avare, tandis que cette statue n’est ni de mon sang, ni au nombre de mes biens. D’ailleurs, un père 11e donne pas son enfant à tout le monde, ni un avare son trésor : or, que fera un véritable ami du beau, s il possède un tableau de maître? Il l’enverra au mu-
THÉORIE
sée Je son pays, s’il est assez riche pour s’en priver ; ou si ce tableau est toute sa fortune, il permettra du moins aux amateurs de le venir librement admirer et copier, et regrettera sincèrement de ne pouvoir faire davantage. Je n’ignore pas qu’une telle abnégation et de tels regrets sont rares, mais cela ne prouve qu’une chose, c’est que rare est le véritable amour du beau. Quiconque en est enflammé aime le beau en lui-même, pour lui-même et rien que pour lui-même ; or, c’est la aimer de l’amour le plus pur : et cette pureté d’affection est assurément une sorte d’unité, puisque ce qui est pur ne contient absolument que ce qui est luimême. Cependant cette unité n’exclut par une certaine variété. De même que j’ai goûté la beauté de toutes les parties d’un bel objet, j’en aime toutes les parties : mon affection est par Là variée. Mais toutes ces affections particulières, au lieu de se nuire entre elles et de nuire à l’affection totale, se fortifient mutuellement, se réunissent, s’accordent et produisent une seule affection, un seul amour, celui du bel objet tout entier. Ainsi, comme mon plaisir esthétique, mon amour du beau est un dans sa variété, varié dans son unité, partant harmonieux.
En continuant cet examen, d’autres caractères me frappent encore dans le plaisir comme dans l’amour du beau. Lorsque je contemple successivement la beauté d’un lis, la beauté d’un enfant et la beauté de la vie de Socrate, le plaisir que me causent ces diverses beautés est toujours le même quant à l’essence; mais il varie par le degré. Le plaisir que j’éprouve à lire la vie de Socrate est plus grand que celui que j’é-