‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 53 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

prouve à l’aspect d’un bel enfant, et ce dernier plaisir est plus grand que celui que je goûte à voir le beau lis. Je reconnais que le plaisir esthétique croît dans la même proportion que les beautés qui l’excitent. Mais, sans quitter le même bel objet, la fleur du lis méfait plus de plaisir que ses feuilles; l’amour filial de l’enfant me fait plus de plaisir que sa belle figure ; Socrate mourant pour la vérité me charme plus grandement encore que Socrate protégeant Alcibiadeblessé. Donc, le plaisir esthétique croît ou décroît dans la même proportion que les beautés du même objet qui l’ excitent. Le plaisir esthétique a donc encore ce caractère qu'il se mesure et se proportionne naturellement à la beauté qui le cause. Voyez, au contraire, la plupart des autres plaisirs ; ils sont presque toujours en deçà ou au delà de la valeur de leur objet: par exemple, le plaisir inespéré de recueillir un héritage rend certains hommes fous, en tue même certains autres. Le plaisir d’être riche vaut-il d’être à ce point senti ? Le libertin, le voluptueux néglige pour un indigne objet sa famille, sa considération, sa santé même : les jouissances des sens valent-elles d’être si ardemment goûtées? La plupart de nos plaisirs se dérèglent bien vile d’eux-mêmes, si la liberté n intervient énergiquement ; le plaisir du beau se règle et se mesure comme de lui-même ; ou plutôt, c’est le beau qui a l’éminente vertu d’ajuster à sa propre mesure le plaisir qu’il cause et de le régler à ses proportions.

Pareillement, mon affection ou sympathie esthétique croit ou décroît exactement comme la beauté des divers objets beaux qui la font naître : ma sym-

THÉORIE

patine esthétique pour Socrate ou saint Vincent de Paul est plus grande que pour un bel enfant, et plus grande pour un bel enfant que pour une fleur. Mon affection esthétique est plus grande pour la vertu de Socrate que pour ses discours, pour la tendresse filiale de l’enfant que pour les traits réguliers de son visage, pour la fleur du lis que pour son feuillage. Toujours proportionné au mérite de son objet, l'amour du beau ne va jamais jusqu’à la fureur, et ne tombe jamais dans le ridicule. Il y a la folie de l’or, la folie du plaisir, la folie des livres, la fureur du jeu : toutes ces passions sont aveugles et excessives. Mais s’il y a un amour du beau, une passion du beau, il n’y a ni folie, ni manie du beau. Quiconque prétend aimer le beau jusqu’à la folie se méprend sur la nature aussi bien que sur l’objet de son affection. Il aime certainement quelque autre chose à côté du beau ou h l’occasion du beau. Celui, par exemple, qui a la manie des tableaux, aime h faire montre de sa collection de chefs-d’œuvre souvent apocryphes, et de copies médiocres qu’il prend pour des originaux : c’est l’amourpropre qui le mène et non l’amour désintéressé des belles choses. L’ami dubeau est essentiellement homme de goût ; or, le goût est sagesse et non manie ; le goût pèse, apprécie, mesure, discerne, choisit; le goût juge avant d’aimer, et il aime comme il a jugé, avec choix et mesure. Ainsi, de même que le plaisir du beau, l’amour du beau est proportionné, et c’est de son objet même qu’il reçoit ses justes proportions.

Toutefois, quoique le plaisir du beau soit soumis à la proportion et à la mesure, chacun sait que ce n est

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