PREMIÈRE PARTIE
point une jouissance fade ou tiède. Loin de là, cette pure volupté se fait vivement sentir ; elle remue l’âme, elle l’échauffe. Mais si elle la pénètre, c’est sans la blesser; si elle l’émeut, c’est sans l’ébranler ; si elle l'échauffe, c’est sans la consumer. Dans l’atteinte du beau, tout est fort et doux, énergique et bienfaisant, puissant et délectable. L’âme en reçoit un surcroît de vie qui l’emplit et qui bientôt se fait jour au dehors. L’est un plaisir ardent, intense, éclatant, qui non-seulement exalte toutes nos facultés psychologiques, mais qui, passant de l’âme au corps, accélère le cours du sang, rend les mouvements du cœur plus rapides, et vient enfin animer le visage d’une pourpre légère et pure comme celle de la santé ; telle la pleine puissance vitale palpite dans la fleur, en gonfle tous les tissus et brille dans la richesse de son coloris.
Bien que mesuré, l’amour du beau est, lui aussi, ardent, intense, éclatant. Dès qu’il liait, il jette des flammes; voyez comme la jeunesse aime le beau, quand elle l’aime! Plus tard, à l'âge où tout se refroidit, le corps, le cœur et la pensée, si le souvenir des anciennes admirations se réveille soudain dans l’âme du vieillard, c’est aussitôt en lui comme un feu qui parcourt tout son être et étincelle dans ses regards.
Ce n’est pas tout : je crois qu’il n’y a ni raffinement ni subtilité à dire que la grâce du beau se communique à l'âme qui en goûte vivement le charme. La délectation du beau rend l’âme qui l’éprouve heureuse, et, comme tout ce qui est heureux, aimable et souriante. Plongée à cette douce ivresse, elle se plaît à elle-même autant qu elle se déplait quand elle a eu la
loi
faiblesse de rechercher quelque grossier plaisir. Et cette grâce dont la revêt la jouissance du beau, se répandant bientôt dans toute la personne, devient un charme visible qui attire et séduit. Les plaisirs du riche excitent l’envie; ceux du débauché, le dégoût ; les joies triomphantes de l’orgueil nous humilient et nous blessent ; la vertu elle-même doit cacher ses satisfactions intimes pour ne nous point froisser ; au contraire, les joies de l’admirateur passionné du beau nous agréent; elles nous sont un attrayant spectacle, et comme elles se transmettent de lui à nous par la plus ravissante contagion, nous lui savons gré et l’aimons sincèrement de les avoir le premier goûtées.
Mais l’amour du beau a aussi sa grâce, plus vive encore et plus pénétrante. La grâce, on s’en souvient, est essentiellement un mouvement doux, facile, harmonieux, exempt d’effort et de peine. Eh bien ! tous les mouvements par lesquels l’amour du beau se tra bit ou s’affirme sont doux, faciles, naturels, harmonieux. Et peu à peu, si l’amour du beau est profond et dure, cette aisance harmonieuse devient l’état habituel de la personne tout entière. On a souvent décrit les transformations produites par l’influence magique et subite de l’amour du beau. Que chacun regarde autour de soi, et peut-être plus près encore : il aura bien du malheur s’il n’en découvre pas quelque vivant exemple. Tel jeune homme, pur et honnête, était timide, lourd et gauche. On citait ses maladresses ; on plaignait sa sauvagerie. Mais tout à coup, il a rencontré la beauté, l’a reconnue et en a subi le charme. Voyez, en lui, quelle soudaine métamorphose: sa démarche
s’assure, ses manières s’assouplissent, sa tenue devient élégante, son esprit s’ouvre, sa langue se délie, sa voix a des vibrations nouvelles. Quel enchanteur l’a donc changé? Chacune le sait ou le devine. Quoi qu’il en soit, la grâce lui est venue, celte grâce exquise dont les mères redoutent à la fois et appellent l’aurore, cette grâce simple, candide et noble qui est une parure et un honneur, que bien peu gardent longtemps dans sa fleur première, qu’envient quelquefois, que raillent plus souvent, mais à laquelle cessent de pouvoir atteindre, quoi qu'ils fassent, ceux chez lesquels une dépravation précoce et persévérante a fermé, sinon tari, les sources sacrées de l’admiration.
C’est que pour être sentie et aimée aussi bien que pourèlre aperçue, la beauté exige certaines conditions. Sans doute tout homme naît capable de la sentir et de l’aimer : mais chez telles âmes, l’aptitude esthétique reste sans culture; chez telles autres, de funestes excès en étouffent le germe. Les premières, qu’il faut plaindre et non blâmer, restent fermées h la beauté par la seule fatalité de leur condition misérable; les secondes ne savent plus s’ouvrir pour en recevoir les bienfaits. La lumière de la beauté perce malaisément l’épais bandeau de l’ignorance; elle vient s’amortir dans les vapeurs de la corruption comme l’éclat du jour dans un brouillard d’hiver. Sa douce chaleur n’amollit guère les pauvres et rudes cœurs qu’a pétrifiés l’indigence ; elle pénètre peu et rarement ceux que la débauche a glacés. Les âmes où elle se complaît, ce sont les âmes pures et jeunes, ou celles qui, malgré les années, ont su conserver leur jeunesse et leur pureté.
THÉORIE
Voilà ses amies de choix ; voilà ses confidentes préférées. A celle-là elle livre ses plus précieux secrets; elle les emplit de ses délices et les décore de ses grâces. Ainsi, entre l’àme et le sentiment du beau, comme entre le beau et les objets qui l’encadrent dans la nature, il y a d’intimes convenances sans lesquelles le beau reste toujours beau en lui-même, mais n’est plus aussi beau pour l’âme, parce qu’elle ne peut plus ni le sentir ni l’aimer tout entier.
En résumé, lorsque j’analyse le sentiment esthétique sous la double forme qu’il alfecte, à savoir la délectation et l’amour, j’y découvre une série de caractères qui sont : la grandeur, l’unité, Sa variété, l’harmonie, la proportion, l’intensité, la grâce et la convenance. Or, ce sont là précisément les caractères que j’ai constatés dans l’idée du beau. Mais tous ces caractères se ramènent naturellement à deux : la grandeur vivante et gracieuse d’une part, c’est-à dire la grandeur agissant avec énergie et facilité; — d’autre part un ensemble de rapports excellents et constants, savoir l’unité, la variété, l’harmonie, la proportion et la convenance, qui, lorsqu’ils sont réunis, constituent ce que la raison appelle d’un seul mot : l’ordre. Enfin, le sentiment du beau est évidemment une puissance de jouir et d’aimer.
Donc l’effet du beau sur ma sensibilité est d’y développer la puissance de jouir et d’aimer dans le sens de la grandeur et de l’ordre, ou, si l’on veut, de rendre essentiellement grande et ordonnée ma puissance de jouir et d’aimer.
El pourtant je ne saurais oublier que le beau sein-