‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 55 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ble traîner avec lui tout un cortège de peines. Nous n’approchons pas impunément nos lèvres de cette coupe de délices, et tout paraît amer après ce breuvage si doux. Plus nous y goûtons souvent, et plus la nausée du laid nous est âcre et insupportable. Plus nous contemplons assidûment l’idéal, et plus les objets d oû il est absent ou qui le reflètent mal excitent en nous de regrets ou de tristesses. Enfin, il n’est que trop certain que les âmes ardentes qui ont successivement savouré les ravissements de tous les genres de beauté contenus en ce monde tombent, au moins par instants, dans une langueur rêveuse et mélancolique, et comme dans une peine d’amour à laquelle rien ne peut être comparé, parce que cette nostalgie du ciel, ainsi qu’on l’a quelquefois nommée, est l’immense désir d’un bonheur incomparable. Ces faits contredisent-ils nos conclusions précédentes, ou bien les confirment-ils ? Examinons-les un h un.

De ce que l’homme qui vit en société fréquente avec les belles choses éprouve pour la laideur une aversion croissante et en est de plus en plus péniblement affecté, s’ensuit-il de là que le beau soit une source de chagrins et de répugnances? Mais ces déplaisirs, ces repoussements, ce n’est pas le beau qui en est la cause. Cette cause, c’est la laideur et rien que la laideur : tellement que quand la laideur n’est pas là, nous n’éprouvons aucune des impressions qu’elle apporte avec elle, et que l’effet du beau est précisément de rejeter bien loin de nous ces fâcheuses impressions. D’ailleurs, par la vertu attrayante qui est en lui, le beau nous appelle dans sa sphère de joies,

THÉORIE

nous y retient et nous met ainsi à l’abri de la laideur et des dégoûts qui raccompagnent. On répondra sans doute que la laideur est partout, qu’à vouloir l’éviter il faudrait fuir les hommes et les choses, et que, par conséquent, la passion du beau qui développe en nous d’excessives délicatesses nous prépare plus de désenchantements qu’elle ne nous assure de jouissances. Prenons garde ici de grossir les faits, et réduisons-les à leur juste mesure. Incontestablement la culture persévérante de nos facultés esthétiques nous rend tellement clairvoyants à l’égard du laid et tellement disposés à en souffrir que, partout où nous le rencontrons, fût-ce sous les dehors de la beauté physique ou sous le fard et le luxe de la richesse, nous le reconnaissons, et son aspect nous blesse. Mais incontestablement aussi cette même culture nous rend tellement clairvoyants à l’égard du beau et tellement sensibles à son exquise influence que, partout où nous le rencontrons, fût-ce sous le masque de la laideur physique ou sous des haillons, nous le reconnaissons, et son aspect nous charme. Or, l’âme que le beau et le laid frappent avec une force égale, quoique contraire, n’a-t-elle pas l’immense avantage d’être bien avertie et de pouvoir faire un libre choix? Ne peut-elle s’ouvrir à la beauté et se fermer à la laideur? Est-elle condamnée à se repaître de celle-ci en lui accordant une attention prolongée? Réciproquement, est-elle contrainte de fuir le beau ou d’en détourner la vue? Le devoir, je le sais, semble parfois aller à l’encontre de nos penchants esthétiques : le médecin doit soigner de dégoûtantes plaies, la sœur de charité panser de

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