‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 56 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

hideux ulcères et entendre des blasphèmes encore plus hideux, le prêtre assister «les mourants laids de corps et d’àme ; chacun de nous a quelquefois d’aussi pénibles devoirs à remplir dans sa famille, ou chez ses amis, ou dans la rue, à l’égard d’êtres qui ne lui sont rien. Mais c’est chose reconnue que l’habitude, que la passion de la science, ou l’ardente charité, ou l’affection vive, ou l’amour de l’humanité, surmontent les plus violents dégoûts, les dissipent même, et, dérobant ;i l’àme le spectacle de la laideur qu elle secourt, 11e lui laisse d’autre vue et d’autre sentiment que la vue' et le sentiment d’une pieuse tache à remplir. Si donc nous pouvons, très-souvent sans obstacle, fuir la laideur et contempler la beauté; si, dans d’autres cas, la laideur disparait presque à nos regards tournés du coté du devoir et ne visant que lit, n’est-ce pas comme s’il y avait dans le monde plus de beauté que de laideur, et, en réalité, quand nous le voulons bien, la beauté n’a-t-elle pas pour nous plus de plaisirs que la laideur de peines?

Mais sans parler de la laideur, sans sortir du cercle des belles choses, on doit avouer qu’iei-bas l’idéal est rare dans tous les genres d’êtres. La plupart des belles réalités sont encore loin de la beauté dont elles éveillent la pensée. De là pour les âmes avides d’idéal des illusions d’abord, plus tard des mécomptes. Cependant, qui ne voit que ce qui nous mécontente dans les objets ou les êtres incomplètement beaux, ce n’est pas ce qu’ils ont d’effective beauté, mais ce qui leur en manque ? De sorte que nous sommes affligés non certes par la beauté présente, mais par l absence d un

THÉORIE

certain surplus de beauté; ce surplus, s’il venait à paraître, comblerait notre espérance et contenterait notre cœur. Donc, et encore un coup, nos peines esthétiques, loin de naître du beau, naissent de son absence ou de son contraire, diminuent à mesure que le beau nous découvre un peu plus de lui-même, et s’évanouissent s’il brille tout entier à nos yeux. — Oui, répliquera-t-on, mais qu’importe, puisqu’il se cache encore [dus qu’il ne se montre, et qu’il allume plus de désirs par ce qu’il refuse qu’il n’en satisfait par ce qu’il donne? Encore une fois n’enlïons pas les choses. Nos illusions sont fréquentes et nos mécomptes cruels. Mais quelle est l’origine de nos illusions, et, partant, de nos mécomptes? Est-ce la beauté effective des choses ou des personnes? Non : c’est la précipitation qui nous pousse à admirer avant de connaître et qui nous condamne, l’expérience faite, à souffrir de la privation de tout ce que notre cœur s’était inconsidérément promis. N’admirons qu’a bonnes enseignes, et nous ne serons pas déçus. Mais quoi, dit-on, la beauté réelle est au-dessous de son idéal, et nous sommes moins ravis par l’éclat dont elle brille qu attristés par les ténèbres qui l’obscurcissent. — On oublie (pie dès là qu’un objet est positivement beau, quoique incomplètement, il a de toute nécessité avec son idéal plus de ressemblance que de dissemblance, sans quoi il serait laid. Ainsi tout bel objet a beaucoup plus de quoi nous plaire que de quoi nous alHiger, et la joie qu’il nous donne l’emporte tellement sur celle qu’il nous refuse, qu’habituellement pleins de cellelà, nous songeons à peine ou ne songeons pas du tout

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