PREMIÈRE PARTIE
à regretter celle-ci. Enfin, parmi les œuvres de la nature, comme parmi les œuvres de l’art, il en est d’éclatantes qui réalisent presque leur idéal. Présentes, elles nous ravissent; éloignées, leur souvenir reste en nos âmes et les enchante. Elles sont rares, mais il en existe, et leur nombre est plus grand qu’on ne croit. Qu’on les cherche donc, qu’on en jouisse largement, et que l’on dise après si la vraie beauté est ou non une source de joies, et si ces joies ne sont pas pures de toute peine.
Nous l’avons fait, répliquent les âmes poétiques, impatientes de ce qui est, altérées de ce qui sera ou pourra être. Nous avons, disent-elles, contemplé tout ce qui est beau à quelque degré; nous avons épuisé les trésors de l’admirable. Qu’y avons-nous gagné, sinon d’avoir surexcité en nous la soif de l’idéal, et multiplié nos souffrances ?
Il est vrai : la splendeur même à peine entrevue, même à peine rêvée de l’infinie beauté, fait pâlir les plus grandes beautés finies, et les joies que l’on se promet des spectacles divins effacent toutes les joies terrestres. Mais ceux qu’enflamme à ce point l’amour de l’idéal croient évidemment, et de la foi la plus ferme, que cet idéal existe. S’ils y croient aArec tant de force, ils espèrent non moins fermement le posséder un jour. Or, l’espérance est, non point par manière de parler, mais à la lettre, réellement et scientifiquement, la jouissance actuelle d’un bonheur à venir. Celui-là donc qui, dès aujourd’hui, a l’espoir assuré de jouir plus tard des délices de la beauté infinie, en jouit dès h présent dans une certaine mesure; et quelque faible,
THÉORIE
quelque incomplet que soit ce bonheur anticipé, il n’en est aucun autre qui l’égale, et il n’est aucune misère qu’il ne puisse contre-peser. — Mais au sein de l’obscurité dont s’enveloppe la vie mortelle, ces éclairs sont bien rares et bien rapides! — Ils sont plus fréquents et plus prolongés dans les âmes qui, d’un vouloir religieux et énergique, méditent chaque jour sur les perfections de l’infini. — Eh ! ne savez-vous pas que ces efforts sont vains et que le parfait invisible se dérobe par sa perfection même à toutes nos intuitions ?
— Pas à toutes assurément, puisque nous le concevons, l’aimons, le désirons. D’ailleurs, s’il vous échappe en lui-même, contemplez et admirez ce qu’il verse de sa lumière propre sur ses œuvres. Faites plus : ne vous cantonnez pas dans la vie contemplative qui a ses dangers, ses stériles langueurs, et, osons le dire, ses vertiges. Agissez au lieu de rêver. Accomplissez une tâche difficile et noble où l’idéal prenne une forme visible et se reflète quelque peu. Les beautés dont nous devenons les auteurs à la sueur de notre front, par l’exercice viril de nos énergies personnelles, font jaillir de nos cœurs des joies plus grandes et [dus intenses que les beautés dont nous 11e sommes que les contemplateurs immobiles et passifs.
— Y pensez-vous ? tout le monde 11’est pas artiste ! — J’y pense, et je soutiens que chacun de nous est né artiste, non comme Phidias ou Raphaël, mais par cela seul que chacun de nous est homme, c’est-à-dire raisonnable et libre. Actif et libre, tout homme peut entreprendre d’embellir son âme par la vertu et y réussir. Il peut, selon une magnifique expression de