‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 62 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

est un de nos plus délicats plaisirs. Mais ni ces admirations enthousiastes, ni les effets qu’elles produisent en nos semblables, ni le souvenir plus ou moins profond que nous en gardons, ne sont l’œuvre suprême de l’activité esthétique. Cette œuvre, une âme ordinaire ne l’accomplit pas. Il y faut d’autres grâces d’en haut, d’autres puissances innées, surtout d’autres efforts et une autre volonté.

Il y a des hommes dont toutes les facultés sont par nature en merveilleux rapport avec la beauté. Incroyablement prompts, subtils et sûrs, leurs sens saisissent, partout où ils paraissent, les signes matériels, les formes visibles du beau. Leur raison, sous ces enveloppes expressives, conçoit par une infaillible intuition l’admirable invisible qui s’y cache. Cet invisible, beau sans doute, mais d’une beauté imparfaite, puisqu’une forme le circonscrit, et que dans nul individu ne s’épuise la beauté du genre, cet invisible, leur raison l’achève, c’est-à-dire l’élève au plus haut point de puissance, au plus haut degré de proportion, d’harmonie, d’ordre en un mot que comporte son genre, dans la situation donnée. Bien plus, l’invisible étant ainsi égalé à son idéal, tout de suite T imagination de ces hommes lui compose et lui donne la forme la plus apte ii le manifester au dehors, la forme la plus digne, par ses vertus significatives, d’être appelée idéale comme lui. Enfin, l’idéal qu’ils ont conçu et imaginé, âme et corps, force invisible et forme sensible, leur puissance d’imaginer le retient tout vivant de la vie qu’ils lui ont soufflée, en face de leur esprit qui, par une hallucination énergique, mais sans folie, puis-

THÉORIE

qu’elle est connue comme telle, a le spectacle intérieur de cet idéal, plus lumineux, plus animé, plus saisissant que la réalité elle-même. Toutefois ce tableau, visible pour eux seuls, mais de couleurs sans pareilles, ne leur est pas apparu avec une soudaineté magique. Ni l’action spontanée de leur vigoureuse nature, ni la première admiration, ni l’inspiration déjà puissante qui l’a suivie, n’ont suffi à le susciter. L’homme le plus richement doué n’est toujours qu’un homme, et libre. Il faut que sa liberté intervienne dans tous ses actes, surtout dans les plus féconds, et s’il reçoit d’abord plus qu’il n’a mérité, il doit mériter ensuite autant qu’il a reçu, sans quoi le don inné perd, en ses mains, toute son efficace. Interrogez les hommes dont je parle : tous ils vous diront que ces conceptions idéales leur ont coûté de longues nuits d’insomnie, des mois entiers, quelquefois des années entières de travail inquiet et douloureux; que, bien souvent, l’idée par eux à grands cris appelée est restée sourde à leur voix suppliante, et que, lorsqu’elle a répondu, lorsqu’elle est enfin venue, toutes les énergies de leur âme concentrées sur l’invisible objet n'ont pas été de trop pour le retenir là, pour l’enchaîner dans l’atelier secret de l’intelligence, pour l’y corriger laborieusement et l’amener à cet état où le fixe, enfin dompté, la suprême victoire de I inspiration et de la volonté réunies.

Est-ce assez? L’activité esthétique a-t-elle dès lors enfanté, et n’a-t-elle plus qu’à se reposer dans la contemplation heureuse et passionnée de son œuvre?

Non, car à cel instant s’allume un nouveau besoin

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