PH LM 1ÈRE PARTIE
et commence un nouveau supplice. L’œuvre n’existe encore que dans l ame. Ces formes, que l’œil de l’âme a seul jusqu’ici regardées, que l’imagination a seule jusqu’ici tracées, elles aspirent à prendre un corps qui puisse tomber sous les yeux des hommes. Il faut donc les rendre sensibles, et cela sans en altérer la beauté. Une seconde activité, mais matérielle celle-ci, est chargée de les traduire. Mais, inhabile, elle les faussera en y portant les mains. Habile, elle aura été achetée au prix de peines et de sacrifices sans nombre ; elle aura été le fruit amer des luttes de la liberté contre la paresse, les difficultés de la vie, l’obscurité, la misère, la faim peut-être. Cependant, l’homme dont je parle est inspiré, enthousiaste : dans sa passion pour l'idéal entrevu dès ses jeunes années, plus tard clairement conçu, il a puisé de quoi se vaincre luimême, de quoi vaincre en silence et sans murmure les dégoûts, la misère, la faim ; de quoi soutenir son courage jusqu’à l’heure solennelle que devance la vanité prétentieuse, que diffère, au contraire, l ame éprise du beau, jusqu’à cette heure, dis-je, où l'intelligence ne moissonne que des épis mûrs. Alors, sûr de son esprit qui conçoit et de sa main qui exécute, l’œil fixé sur son modèle idéal, il le copie, aussi facilement qu’un autre copierait la réalité. Combien de temps y met-il? Peu importe. Mais puisqu’il a du génie, assurez-vous qu'il n’improvise 'pas. D’autres esquissent en se jouant leur pensée et recueillent promptement un facile salaire. Lui, il grave. Simple • et modeste, il efface et recommence vingt fois. H cherche qui le conseille et non point qui irrite encore
sou orgueil par des éloges immérités. Il travaille et retouche infatigablement jusqu’au jour où, pouvant enfin se rendre à lui-même ce témoignage qu’il a mis d’accord la sensibilité et la raison, l’admiration et la réflexion patiente, l’inspiration et la méditation obstinée, la pensée et la main, l’invisible et la forme, il se présente au tribunal des hommes, non point certain du. succès, qui lui manquera peut-être, mais la conscience tranquille, et s’il est sage, le cœur satisfait.
Tel est le troisième degré de l’activé esthétique, et le second et dernier de sa fécondité.
Cependant, cette fécondité de son âme, celui dont nous parlons l’a, en partie, transmise à son œuvre, s’il y a mis le beau, lequel ne fut jamais stérile. Quelquefois méconnues pendant quelques ingrates années, les belles œuvres sont habituellement glorifiées soit dès leur apparition, soit du vivant au moins de leur auteur. L’étincelle qui y fui déposée et qui ne cesse jamais d’y briller tant qu elles durent, échauffe et guide l’activité esthétique des admirateurs bien doués ; de là, pour l’auteur, une fécondité indirecte et une seconde paternité, sans oublier cette paternité immédiate qui groupe des disciples et crée une école autour de la personne même de l’homme de génie.
Donc, et en résumé, la loi qui préside aux rapports du beau et de l’activité de l’homme est celle-ci : lorsque le beau et l’âme humaine sont en présence, le beau agit sur l’intelligence d’abord; par l'intelligence sur la sensibilité ; et enfin, par ! intelligence et ia sensibilité, sur l’activité elle- même; et h son tour, l’âme
réagit sur le beau pour le connaître, le goûter et le reproduire. L’admirateur léger et peu capable d’une attention prolongée recueille une première joie de sa société avec le beau, et s’en tient là. L’admirateur plus patient et plus recueilli reçoit volontairement l’influence du beau dans toute son âme : il s’en inspire jusqu’il l’enthousiasme, et dans son exaltation, il peut arriver jusqu’à reproduire dans son attitude, dans sa physionomie et dans ses discours quelque chose de la beauté qu'il a contemplée. Mais des facultés puissantes, maîtrisées par une volonté virile, peuvent seules s’élever jusqu’à cette inspiration supérieure qui, devant la réalité, conçoit l’idéal avec sa forme, et fait ensuite passer l’un et l’autre dans une œuvre immortelle.
Toutefois, dans cet enfantement, le génie n’a véritablement rien créé, au sens rigoureux de ce terme. Le génie ne produit de son fonds ni l’idéal ni ses formes: il les retrouve seulement aux sommets derniers delà pensée où ils sont éternellement. Sa force a été de monter jusque-là : sa libre originalité est d’avoir choisi, entre plusieurs idéaux et entre plusieurs formes, ce à quoi il pouvait le mieux communiquer les apparences de la vie puissante et ordonnée; son habileté a été de s’aider discrètement des formes réelles comme d’échelons, pour atteindre ce qui surpasse toute réalité; son adresse, d’exécuter matériellement tout ce qu’il avait conçu. Que si, après cela, nous lui conférons le surnom de divin , ce n’est pas qu’il ail, connue Dieu, tiré quelque chose de rien; mais c’est qu’il a entrevu et reproduit le type qu’égaleraient les
THÉORIE
hommes ou les choses, si la liberté et la nature parvenaient un jour à exprimer toute la pensée divine.
Le beau produit sur l’âme humaine bien d’autres effets. J’ai dû ne décrire ici que les actes qui, directement suscités par le beau, retournent directement au beau. Ceux-là seuls sont l’épanouissement et la vie propre de l’activité esthétique. Considérons-les encore une fois, et ramenons-les, en terminant, à leurs éléments psychologiques.
Au premier degré de l’activité esthétique, l’attention ayant été attirée par le bel objet, aussitôt la volonté s’est ajoutée à cette force attentive spontanée et l’a rendue plus grande ; en même temps, la volonté, au lieu de laisser l’attention s’égarer sur les objets voisins, l’a concentrée tout entière sur le bel objet, et l’a dirigée successivement sur toutes les belles parties qui le composent, la retenant et circonscrivant dans les limites précises et harmonieuses où s’enferme la beauté : ainsi cette première attention .a été l’acte d’une puissance de vouloir déjà grande et se déployant avec ordre.
Au second degré de ! activité esthétique, cette puissance de vouloir regarder et comprendre a été [dus grande encore et conduite encore plus régulièrement. Mais ce n’est pas tout : l’activité est devenue féconde. En quoi? 1° en ce qu’elle a produit intérieurement une notion intellectuelle plus adéquate au bel objet, «•’esl-à-dire plus semblable à cet objet parla grandeur et par l’ordre; 2° en ce qu’elle a produit extérieurement des mouvements de la physionomie, des gestes, des attitudes, des paroles, des discours, des habitudes