PREMIERE PARTIE
l’artiste modèlera, peindra ou écrira comme l’oiseau chante et comme le vent souffle. J’accorde que la main, moins prompte (pie la pensée, ne la suit pas toujours ii pas égaux et que le premier jet demande toujours des corrections et des retouches : mais est-ce ii dire pour cela que ce premier jet soit une œuvre désordonnée? Oui, si l’artiste a exécuté avant d’avoir pensé; oui, si c’est un malheureux condamné à se battre les flancs pour n’enfanter à la fin que des compositions avortées : mais ni l’exécution prématurée n’est de l’inspiration, ni la composition pénible et manquée n’est un jet de verve. Dans l'inspiration, le cœur est chaud, la pensée nette, la main sûre : toutes les puissances de l’artiste, disciplinées et mises d’accord, marchent au but d’un même élan; elles négligent momentanément les détails et le fini : mais elles trouvent et tracent ces lignes générales et ces indications essentielles d'où dépend l’ordre du sujet ou plutôt qui sont cet ordre même.
Il reste qu’on entende par désordre de l’inspiration l’aspect même de la personne du poète ou de l’artiste, son visage troublé ou enflammé, ses habits dérangés, que sais-je ? Encore une fois, l’inspiration sincère et véritable ne bouleverse rien, pas plus le corps que l ame. En pleine verve, l’homme de génie aura peutêtre l’œil plus brillant, le front plus éclairé, le teint plus animé, la physionomie plus mobile : mais de là à du désordre, il y a toute la distance du beau au laid. Ce n’est que sur les théâtres du mélodrame que le génie se montre échevelé, fiévreux, haletant, convulsif. L’histoire ne dit pas que Phidias ou Sophocle.
THÉORIE
Raphaël ou Racine, Poussin ou Mozart aient eu, en travaillant, des visages de possédés. Elle dirait plutôt le contraire. Quanta un autre genre de désordre, celui des mœurs et de la maison, celui de la conduite et des affaires privées, celui des croyances et du cœur, ce serait calomnier l’inspiration que de l’en rendre responsable. Ces tristes effets ont des causes qui leur sont pareilles : ici la vanité prodigue, là le jeu et la paresse incurable, ailleurs la sensualité brutale et insatiable, ailleurs toutes ces causes à la fois : or, ces causes n’ont rien de commun avec l’inspiration, parce qu’elles n’ont rien de commun avec le beau. Et si l’inspiration n’engendre pas par elle-même le désordre, le désordre non plus ne crée pas l’inspiration, quoi qu’on en puisse dire : en revanche, il l’a maintes fois tuée.