PREMIÈRE PARTIE
de la Heur et mon ànie il y a identité. Or, le sens intime consulté répond tout le contraire. Les actes successifs de la puissance végétative sont la germination, la frondaison, la floraison et la fructification. Je ne suis cause d’aucun de ces actes : ils s’accomplissent sans moi, malgré moi. Ma volonté ne peut ni les empêcher, ni les produire. Je n’en suis pas davantage le sujet : j’ai beau regarder en mon âme, je n’y découvre rien de pareil. La puissance végétative de la fleur n’est donc ni de moi, ni en moi, ni moi. Pourtant elle existe : elle existe donc en dehors de moi, effectivement et objectivement.
Reste la notion du type idéal du genre de la fleur. Des trois connaissances dont il s’agit, c’est celle-là qui a plus particulièrement le privilège d’être reléguée parmi les chimères subjectives. Je conviens sans peine que le type idéal de chaque genre conçu par la raison n’est, en dehors des êtres particuliers, ni un objet visible, ni un être invisible vivant de sa vie propre. Mais est-ce là un motif suffisant de lui refuser toute réalité quelle qu elle soit et de le tenir pour une pure conception de notre intelligence ? Sans doute l’idéale beauté est rare dans les œuvres de la nature ; mais qui oserait dire qu’elle ne s’y l’encontre jamais? Et quand elle s’y rencontre dans une fleur, dans un arbre, dans un animal, n’est-il pas vrai, de la vérité la plus positive et la plus objective, que, dans celte fleur, dans cet arbre, dans cet animal, l’idéal existe, végète, respire, vit en un mot ? Dans ce lis superbe, le genre a pris un corps, la beauté est vivante, l’idéal fleurit. Dans cette rose magnifique, la joie de mes yeux, et
THÉORIK.
où la nature semble s’être elle-même surpassée, c’est le type de l’espèce qui brille et s’épanouit. Dans ce daim svelte et rapide qui, fuyant à mon approche sous l’ombre des futaies, déploie la riche élégance de ses formes et la souplesse de ses mouvements, je vois éclater la vie idéale de toute sa race. Or, ce lis, celte rose, ce daim, ne sont apparemment ni moi, ni mon âme. Mais, même dans les individus où les beautés du genre sont moins exactement reflétées, l’idéal vit encore, au moins partiellement. Tel cheval a des jambes trop grosses ; mais sa tête et son encolure sont des modèles. Chez tel autre, c’est l’inverse qui a lieu. Ce chêne n’est pas assez haut, mais son feuillage est splendide. Cet érable est trop élancé, mais son branchage se développe avec une ravissante harmonie. De toutes parts, l’idéal presse la nature, l’envahit, s’y incarne tantôt plus, tantôt moins ; ce qu’il perd d’un côté, il le reprend d’un autre, et sa vie inépuisable, plus rare ici, plus abondante là, mais partout répandue, circule à Ilots dans les veines de tous les êtres, sans qu’il me soit permis un seul instant, ni un seul instant possible de confondre cette puissance et cette vie avec la puissance et la vie de mon âme.
Mais ce n’est pas tout : à ne prendre l’idéal qu’en lui-même et en dehors des individus vivants où il se réalise tantôt pleinement, tantôt incomplètement, je dis qu’il possède encore une réalité effective et objective, éminemment distincte de la réalité de mon âme qui le pense. Est-ce à dire que l’idéal du lis, de la rose, du daim ou du cheval existe quelque part dans je no