PREMIÈRE PARTIE
sais quel recoin de l’espace à titre d’entité, je ne sais laquelle? Nullement. C’est d’une tout autre façon qu’il faut l’entendre, et la raison s’appuyant sur les faits va nous apprendre comment.
La Heur la plus idéalement belle passe et périt en peu de temps. L’idéal qu’elle réalisait est-il mort avec elle? Non ; il vit encore, et vous, qui que vous soyez, qui niez l’idéal, vous le savez mieux que personne ; mais vous n’y pensez pas. Dans chacune de ces myriades de graines que laisse après lui le pavot, dort ou semble dormir une puissance cachée. Tout l’hiver durant, cette puissance couve sourdement dans le sol. Au printemps, son énergie vivement excitée par la chaleur du soleil agit avec une évidence de jour en jour croissante. Comment agit-elle? Au hasard, sans ordre, sans règle ? La graine sortie du pavot produira-t-elle une tulipe? Jamais, n’est-ce pas? La puissance cachée accomplit l’œuvre propre à son espèce, et rien que cette œuvre. Dès que ses effets deviennent visibles, ils accusent déjà un plan suivi, un ordre obéi, un type reproduit qui s’indique et s’affirme chaque jour davantage. Si mes yeux n’étaient pas si faibles, si les microscopes étaient assez puissants, dans la graine du pavot coupée en deux, j’apercevrais l’embryon du pavot lui-même aussitôt que commence la germination. Nous sommes en hiver, mais l’hiver est doux. Je viens de retirer de la terre un gland de chêne que j’y avais planté il y a un mois. Je fai divisé en deux parties. Qu’v vois-je ? un petit arbre de quatre ou cinq millimètres de haut avec une racine, un tronc et un bouquet de feuilles émergeant déjà à I extrémité
THÉORIE
supérieure du gland. Voilà le plan de l’arbre qui se dessine ; voilà le type qui s’ébauche. Laissé en terre, ce germe aurait, dès le printemps prochain, produit un arbrisseau à tige de chêne et à feuilles de chêne, et d’année en année, la sève montant et la vie poursuivant sa tâche, l’arbre se fût formé, semblable, plus ou moins, mais infiniment plus que moins, au type de l’espèce. Le plan du type est donc suivi même en hiver, même dans la simple graine. Toutefois, bien qu’il y soit suivi d’avance, il n’y est pas tracé dans tous ses linéaments ; il n’y est pas complet, et pourtant il y est imité. Il y a donc dans ce gland une puissance qui copie un certain modèle, lequel modèle n’çst évidemment pas dans le gland, puisque la pousse que je viens d’observer n’est encore au chêne adulte que ce qu’un embryon de quelques semaines est à un homme fait. Mais si le modèle est suivi, il existe; si le modèle du chêne existe et ne se retrouve pas dans le gland, il faut d’une nécessité absolue qu’il existe quelque part ailleurs. Où donc existe-t-il? Dans mon esprit ? Oui, du moins en un certain sens. Mais il y avait des chênes avant ma naissance et il y en aura après ma mort. N’y eût-il plus un seul homme, n’y en eût -il jamais eu ici-bas, il pourrait y avoir des chênes. Oû serait, en ce cas, le modèle imité par chacun de ces arbres? Dans la nature, direz -vous? Mais, ou ce mot de nature ne signifie l ien, et alors n’en parlons plus ; ou il signifie quelque chose, et dès là il donne à entendre que le modèle du chêne était tout entier dans le gland particulier que j’ai observé; or, nous venons de constater qu’il n’y était pas et qu’il n’y est jamais.
loi