PREMIERE PARTIE
lant) n’est pas une imagination, ni une pensée sans objet réel et vivant. Mon âme n’est belle intérieurement qu’à la condition d’accomplir intérieurement quelque acte grand et conforme b l’ordre soit de ma vie intellectuelle, soit de ma vie sensible, soit de ma vie morale. Dès lors, il y a dans la beauté, même la plus passagère, de mon âme, ce qu’il y a dans toute beauté : 1° un acte servant de signe expressif à une certaine puissance ; 2° une puissance active exprimée par ce signe ; 3° un type idéal, auquel l’acte ou le signe et la puissance sont conformes. Je connais ces trois choses, et c’est en moi que je les connais. Mais, meme dans l’unité spirituelle de ma substance, l’acte accompli était un fait distinct de la connaissance que j’en avais; de plus, la puissance agissante de mon âme était distincte de la puissance connaissante, qui, dans mon âme, avait le spectacle de l’action. La beauté subjective de mon âme s’est donc, quand je l’ai connue, objectivée jusqu’à un certain point par rapport à mon âme elle-même, sans toutefois sortir des limites du moi. Il ne serait donc pas rigoureusement exact de dire que la beauté d’une âme connue par celle âme soit tout à fait subjective. A vrai dire, il n’y a de purement subjectif qu’une pensée sans objet réel, ni présent, ni passé, ni futur. Or, telle n’est pas à coup sur la connaissance que l’âme a de sa propre beauté.
Mais il y a [tins. L’âme qui se juge belle à un moment donné de sa vie se compare au type idéal de beauté intellectuelle sensible ou morale que sa raison lui révèle et lui propose. Sans cela, quelle mesure aurait-elle de sa beauté, et sur quel fondement en par-
THÉORIE
lerait-elle? En vain j’essaye de me persuader que ce type idéal est un rêve de mon imagination ; en vain j’essaye d’en nier la vérité et de le rejeter comme une erreur : aussitôt ma raison se révolte et nie mes propres négations. Elle va plus loin : elle affirme malgré moi qu’éternellement ce type est une vérité, c’està-dire un jugement prononcé par une raison infaillible autant qu’éternelle. Mais il n’y a de raison éternelle qu’en Dieu. Le type idéal de la beauté de l’âme est donc la pensée même de Dieu, et la notion que j’en ai n’est que le reflet subjectif de cet objet aussi réel et aussi distinct de moi que Dieu lui-même est réel, vivant et distinct de mon être.
L’intelligence infinie m’apparaît ainsi comme une pensée vivante servant éternellement de lieu, de siège, de support substantiel aux types des beautés finies de tous les genres. Arrivée lit, ma raison ne s’y arrête pas. Elle passe outre : avec l’intelligence infinie, elle attribue à Dieu la force infinie et l’amour infini : elle conçoit invinciblement et affirme irrésistiblement que ces trois attributs infinis forment ensemble une ineffable harmonie et réalisent éternellement l’ordre fi* plus parfait. C’est donc une absolue nécessité que Dieu soit lui-même la beauté infinie. El comme je suis borné, fini, imparfait dans toutes mes facultés, la beauté infinie n’est pas la mienne, ni celle d’aucun être fini. Elle existe donc en dehors de moi d’une existence réelle, substantielle, vivante, en sorte qu’encore une fois la beauté est autre chose que moi qui l’admire, et constitue un être objectif que ma raison connaît sans que mon être se confonde avec lui.