‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 80 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dérivent de la nature des choses ? Montesquieu les a nommés les lois ', et la raison philosophique a définitivement adopté ce jugement de génie. Ainsi nous pouvons dire que l’unité, la variété, l’harmonie, la proportion et la convenance, c’est la force ou lame agissant de façon à accomplir sa loi.

Par là s’explique l’entraînement logique qui, dans un précédent chapitre, m’avait porté à ranger ces cinq caractères de beauté sous le terme commun et unique d'ordre. Par là aussi s’éclaire et se définit cette idée d’ordre qui s’imposait à ces cinq caractères de beauté, comme l’idée du genre à celles des espèces. C’est qu’en effet, si les lois sont les rapports qui dérivent idéalement de la nature des choses, l’ordre en toutes choses, c’est l’établissement effectif de ces rapports, c’est-à-dire l’accomplissement de la loi.

Ainsi se trouvent éclaircies et ramenées à leurs éléments irréductibles les deux idées de puissance et d’ordre, lesquelles sont, à elles deux, toute l’essence de la beauté, comme la force ou l’âme en est toujours la substance.

De toutes ces recherches, de ces longues analyses, de ces études lentes et méthodiques, mais qui n’ont été ni trop méthodiques, ni trop lentes, sort enfin sans violence la définition générale du beau, et peutêtre avons-nous acquis le droit de dire : Le beau,

1 « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses : et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois; la divinité a ses lois; le monde matériel a ses lois; les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois; les bêtes ont leurs lois; l’homme a ses lois. » De l’esprit des lois, liv. I, chap. i.

THÉORIE

dans tous les cas possibles, c’est la force ou l’àme agissant avec toute sa puissance et conformément à l’ordre, c’est-à-dire de façon à accomplir sa loi.

Dans cette définition, si chèrement achetée, mais en revanche appuyée sur la double base de l’expérience cl de la raison, je trouve, ce que je cherchais depuis le commencement, un moyen de me rendre exactement compte de toutes mes admirations. Un bel objet étant donné, cette définition m’apprend aussitôt en quoi doit consister sa beauté, quels en doivent être les caractères, et quel le principe actif ou vivant sans lequel ces caractères ne seraient l ien, n’ayant aucun support. Mais elle m’offre un second avantage, sans lequel le premier serait incomplet : elle me permet de déterminer au juste le degré de beauté de chaque bel objet, de le classer ou mettre à son rang dans la série des beautés de l’univers, et de lui accorder toute la pari d’admiration qu’il mérite, mais rien que cette part.

En effet, si le beau, comme l’affirme cette définition, est, dans tous les genres d’êtres, l’action puissante et ordonnée de la force ou de l’àme, il s’ensuit naturellement de là qu’à un degré supérieur de puissance et d’ordre correspond un degré supérieur de beauté, et que certains êtres, bien que réalisant tout entier le type de leur genre, peuvent néanmoins le céder en beauté à des êtres de genre différent, et même n’avoir qu’une beauté très-restreinte et presque nulle, si la puissance de leur genre est très-petite et si l’ordre en est pauvre et borné. Ainsi se graduent et s’échelonnent, par rapport a la puissance

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qu’elles déploient et à l’ordre qu’elles réalisent, toutes les forces et toutes les âmes dont l’ensemble compose ce que nous appelons le monde. Par exemple, le plus beau des béliers est moins beau que le cheval. Pourquoi ? Parce que le bélier a moins de puissance physique, moins de puissance active, moins de puissance affectueuse, et enfin moins de puissance intellectuelle que le cheval, et qu’en conséquence sa vie physique, ses actions, ses passions et ses aperceptions courtes et confuses réalisent un ordre total de beaucoup moins ample et moins riche que l’ordre qu’il est donné au cheval de réaliser par le développement de ses puissances diverses. A son tour, le cheval est moins beau que l’homme, ou, pour parler avec plus de précision, la beauté du cheval est inférieure à la beauté de l’homme. Pourquoi ? Parce que, plus puissant que l’homme en vigueur corporelle, le cheval a cependant moins de ressources actives que nous, moins de sensibilité, moins d intelligence surtout, n’ayant pas de raison, et que le plus grand ordre que sachent réaliser ses puissances est encore bien petit et bien pauvre au prix de l’ordre moral, de l’ordre intellectuel et de l’ordre dans les affections que l ame humaine a le privilège d’établir en elle-même et de faire briller quand elle le veut. Enfin, la plus belle âme humaine n’a qu’une ombre de beauté, comparée à Pâme divine, parce que, quoi qu elle accomplisse et quelle que soit la hauteur à laquelle elle s’élève, l’âme humaine demeure toujours finie et ne réalise qu’un ordre borné d’actions, de sentiments et d’intelligence, tandis que, en Dieu, puissance et ordre.

THÉORIE

tout est infini et éternellement achevé. On le voit donc, la formule h laquelle m’ont conduit les efforts lents et successsifs de l’analyse est, d’une part, un instrument de définition précise, et, de l’autre, un instrument efficace de classification en matière de beauté.

Il ne serait donc pas vrai de dire que les êtres ne sont beaux que tout autant qu’ils agissent avec toute la puissance possible et conformément a tout l’ordre possible. Les êtres sont beaux au degré même de puissance qu’ils déploient et d’ordre qu’ils réalisent. Ils s’approchent ou s’éloignent de la suprême beauté selon que l’ordre et la puissance croissent ou décroissent parallèlement en eux. Cependant, au-dessous d’un certain degré d’ordre et de puissance que la raison connaît et qu’elle marque, la beauté se modifie et prend un autre caractère. Elle se modifie encore, dans un tout autre sens, lorsque la puissance croit à un haut degré, et, sans détruire l’ordre, l’éclipse néanmoins. Que si la puissance manque totalement, ou si l’ordre a été ouvertement violé, la beauté n’est pas modifiée, elle n’est pas transformée ; elle est anéantie, et la laideur sous ses formes diverses apparaît infailliblement.

C’est ainsi qu’à l’aide de notre définition du beau par la puissance agissante et par l’ordre, nous espérons expliquer, dans les chapitres suivants, les idées diverses qui se groupent autour de l’idée du beau. Nous avons déjà quelque confiance en notre formule, parce que nous croyons qu elle est le fruit d’une rigoureuse et légitime analyse. Nous y avons foi pour

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