PREMIÈRE PARTIE
nature et de façon à les remplir, qui est armée de toutes les énergies dont elle a besoin pour déployer toute sa nature et atteindre par conséquent sa fin interne, il est manifeste, dis-je, qu’une telle force réunit en elle-même de plus nombreuses conditions de beauté qu’une autre force de même espèce, laquelle serait irrémédiablement destituée d’une ou plusieurs de ces énergies. Donc, la perfection virtuelle, la complète organisation native de la force en vue de sa fin interne, est une des conditions de la beauté. Mais celte condition n’est pas la seule : nous l’avons déjà vu. La beauté n’est pas là où la force dort à l’état de germe : elle ne parait que là où la force agit, et avec puissance; car l’action lente, ou faible, ou molle, n’a pas ce qui fait la beauté. Donc la beauté suppose et comprend la perfection originelle, la perfection virtuelle ; mais elle ne s’y épuise pas.
D’autre part, la force qui, par l’exercice et l'effet persévérant de toutes ses énergies, la force qui, par son action effective et puissante, est parvenue au complet épanouissement d’elle-même, tellement qu’elle n’ait plus de progrès à faire, mais seulement à se maintenir telle qu’elle est, une telle force a assurément atteint sa perfection, c’est-à-dire accompli sa fin interne. Eh bien ! cette perfection réalisée, actuelle, est-elle une condition de beauté, et si oui, cette condition est-elle la seule? Ou, si non la seule, en est-elle la condition dernière et suprême? Voyons. Supposez que portées à ce degré, à cette dernière limite, toutes les énergies de la force parvenue à sa perfection achevée s’arrêtent d’agir, sans croître, sans déchoir, et que,
THÉORIE
fortes et grandes comme elles le sont, elles se reposent dans l’immobilité. Ayant ce repos, la force était parfaite et parfaitement belle, car sa puissance, son activité, ^on éclat, ne pouvaient aller au delà. Mais présentement, quoique la perfection lui reste, puisqu’elle n’a subi aucune déchéance, par cela seul que son action est suspendue, que sa fécondité est interrompue, elle ne rayonne plus, elle n’est plus belle; elle est retournée à l’état virtuel. Et de même que, dans sa virtualité originelle, elle n’était belle que d’une future beauté; de même, dans celte seconde virtualité, elle n’est plus belle que de sa beauté passée. Ainsi la perfection acquise est une condition essentielle de beauté suprême, comme la perfection originelle; mais ni l’une ni l’autre ne suffisent; il faut que le mouvement s’y ajoute, que la puissance brille en se déployant et que la vie éclate. De là l’inéluctable fragilité de toute beauté finie. L’être fini, au moins sur notre terre, développe sa force totale au détriment de ses énergies secondaires: quand il est parfait, quand il a touché l’extrême limite de sa perfection et de sa beauté, il est épuisé, usé, et sa ruine commence d’abord, puis se précipite. La fleur a resplendi tout un jour : elle s’est consumée en cet effort suprême. Sa graine, il est vrai, mûrira demain et germera dans un an ; mais elle-même, elle est morte. Ainsi de notre corps, quand l’àme a fourni toute sa croissance. Ce n’est pas ici, ce n’est pas cette année, c’est en haut et à une date de la durée future, que l’âme sage ou sainte, en possession de sa perfection acquise, doit refleurir et faire étinceler sans repos