‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 84 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qui affecte une forme matérielle, positive, réelle. Si le beau est identique à l’utile, il faudra bien convenir que ce qui nous est utile au plus haut degré c’est l'impossible, c’est 1 irréalisable, c’est, en un mot, l’utopie; il faudra bien avouer, d’autre part, que tout ce qui se consomme chaque jour dans nos maisons est le beau idéal lui-même.

L’utile est si peu le beau, que, pour tourner les choses et les êtres à notre usage, nous sommes obligés d’en altérer et le plus souvent d’en détruire la beauté. Les bêtes que l’on admire et que l’on couronne dans nos expositions d’agriculture sont des êtres gâtés, déformés, dans lesquels une graisse lourde et surabondante s’est accrue au détriment de la vigueur du corps et de la juste proportion des membres. C'est au nom de l’utilité que l’on brise les colonnes antiques aux tambours finement cannelés, et qu’avec leurs chapiteaux élégants l’on construit de misérables taudis. C’est au nom de l’utile que l’on décapite les dieux et que l’on met leurs nobles têtes dans des canons en guise de boulets. C’est au nom de l’utilité que l’on abat des forêts entières, œuvre magnifique delà nature et du temps, et que l’on en fait des poutres et des bûches. Je ne condamne pas l’utile, je le distingue seulement du beau, tant qu’il peut alléguer en sa faveur une nécessité pressante, tant qu’il ne détruit le beau que parce qu’il ne conservera qu’a ce prix la plus belle des œuvres de Dieu. l'homme. Je le distingue du beau et en même temps je le condamne dès qu’il n'a plus d’autre moyen de se justifier que la cupidité aveugle ou l’ignorance brutale. Mais, excusable ou non, la

THÉORIE

recherche de l’utile est tout autre que celle du beau. Laissez faire la passion, ou plutôt la fureur de l’utile, elle convertira les musées en casernes; les tableaux de Raphaël serviront à fabriquer des tentes, et bientôt au coin d’une rue, sur une borne, vous verrez l’Apollon du Belvédère tenant dans sa main gauche, non plus l’arc vainqueur de Python, mais un écriteau ou un bec de gaz.

Une dernière différence, radicale celle-là et jusqu’ici inaperçue ou méconnue, sépare de l’utile le beau, tant idéal que réel. S’il s’agit du beau idéal, le beau est la force conçue comme agissant avec toute la puissance et conformément à tout l’ordre possible. S’il s’agit de telle beauté réelle, le beau est une force particulière, le soleil, par exemple, ou un arbre agissant avec toute sa puissance et conformément à l’ordre de sa nature. Le beau idéal, pour exister de l’existence toute rationnelle qui lui est propre, a besoin d’une raison qui le conçoive. Cette raison peut être la raison humaine. Mais avant que l’homme fût créé. Dieu, qui concevait ou connaissait toutes choses, concevait le beau idéal en chaque genre, et le beau idéal avait par là, indépendamment de tout rapport avec la raison de l’homme, toute sa beauté rationnelle. Donc, ce n’est pas en vertu du rapport qu’il soutient avec notre esprit que le beau idéal existe rationnellement. N’y eût-il aucune autre intelligence que celle de Dieu, le beau idéal n’en aurait pas moins toute son existence rationnelle.

D’autre part, le beau réel, même inconnu à l’homme, possède toute sa réalité. Les arbres antérieurs à la

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