PREMIERE PARTIE
création de l’homme, lorsque la force végétative agissait en eux avec puisssance et conformément à l’ordre de leur nature, étaient réellement beaux. Du jour où l’homme les a regardés, ce regard a-t-il donné plus de chaleur à la sève ou [dus d’harmonieux développement aux branches ? Les yeux de l’homme ont-ils cette vertu? Pendant tout le temps que la Vénus de Milo est demeurée ensevelie sous terre, a-t-elle dépouillé sa beauté? ses pures formes ont-elles, pendant ces longs siècles, perdu la force d’exprimer une âme noble, fière et chaste? Non ; le beau réel reste lui-même, non pas virtuellement, non pas en puissance, mais effectivement et en acte, soit que l’homme le connaisse ou l’ignore, soit qu’il se cache sous terre ou rayonne à nos veux. Le beau idéal éternellement conçu par la raison divine, ou le beau réel une fois créé, n’existent donc pas l’un rationnellement, l’autre effectivement, en vertu de la connaissance que nous en avons, mais avant cette connaissance, sans cette connaissance et indépendamment de notre esprit.
Je demande maintenant ce que devient l’utile alors qu’il est inconnu à l’homme; l’utile enfoui, caché dans les ruines ou au fond de la mer. Est-il encore l’utile, ignoré de la sorte et soustrait aux prises de notre activité ? Est-il encore l’utile alors que tout usage nous en est impossible? J’accorde qu’il conserve de quoi redevenir utile un jour: mais ce n’est là que de l'utilité virtuelle ou possible, ce n’est pas de l’utilité présente, réelle, en acte, comme était présente, réelle et en acte sous terre, encore qu’invisible, la beauté de la Vénus de Milo. Concluons que le beau réel, une
THÉORIE
fois créé, est beau effectivement et d’une Façon absolue, sans aucun rapport actuel avec respritdel’honnne, tandis que l’utile, une fois créé aussi, n’est effectivement utile que par son rapport actuel avec notre activité. L’utile est d'onc destitué de ce caractère absolu qui appartient à l’essence du beau. Le beau, même fini, est absolu en un certain sens; l’utile est au contraire essentiellement relatif.
Cette remarque achève d’éclaircir et de fixer la signification du mot convenance dont nous nous sommes précédemment servi. La convenance dont l’idée est, selon nous, comprise dans l’idée du beau, n’est en aucune sorte l’appropriation et le rapport d’un être ou d’une force à une fin externe. Ce rapport ne serait autre chose que l’utilité. La convenance dont nous avons fait une condition de la beauté est, tout au contraire, le rapport de la force agissante avec les forces extérieures qui l’aident à accomplir sa fin inierne, laquelle fin est elle-même une condition de la beauté. Ainsi il y a deux sortes de convenance : celle par laquelle une force devient utile à d’autres forces qui lui sont extérieures; et celle par laquelle une force s’appuie autant qu’il est nécessaire sur des forces extérieures, pour s’élever elle-même à toute sa puissance el il toute sa beauté,
Maintenant que nous avons étudié et défini de notre mieux la nature du beau, c’est-à-dire ses caractères el son principe interne, notre travail théorique serait terminé s’il nous était permis d’omettre ici certaines idées que la science et le sens commun s’accordent à rattacher au beau par les liens les plus