PREMIÈRE PARTIE
dans l’ensemble, nous passons sur les défauts ; nous croyons même que ce qui nous agrée, ce sont ces défauts mêmes, que nous condamnerions sans hésiter, s ils nous apparaissaient isolés. Peut-être même aimons-nous en effet telle tache et lui trouvons-nous du piquant ; mais c’est alors que nous savons gré en quelque sorte à ce défaut d’avoir, par la singularité ou le contraste, éveillé notre attention et attiré nos regards sur de réelles qualités. Voulez-vous en avoir la preuve?' Exagérez celle tache, ou cachez le reste. Alors vous saurez au juste ce qui avait eu de quoi vous plaire.
L'idée du joli ou du charmant comprend donc nécessairement 1 idée d'ordre, comme l’enferme l’idée du beau. Par conséquent, la seule différence essentielle qui sépare le joli ou charmant du beau réside dans le degré de la puissance. Le joli ou le charmant, c’est encore le beau; mais le beau moins la grandeur, moins l’ampleur, moins l’éclat de l’énergie largement déployée; le joli ouïe charmant, c’est la petite beauté, laquelle, la puissance s’accroissant et se complétant, égalerait la grande beauté elle-même. Or. ce principe une fois bien établi, en voici les conséquences, que l’on ne peut refuser d admettre.
Le joli ou le charmant étant défini : l'être de puissance ou de grandeur moyenne par rapport au type de son genre, agissant avec sa puissance moyenne, mais agissant, dans ces limites, d une façon conforme à tout l’ordre de sa nature; comme les êtres sont ce qu ils sont en eux-mêmes, que nous les connaissions ou non, il en résulte que le joli ou le charmant, qui
THÉORIE
est tout lui-même, existe, du jour où il existe, d une manière absolue, c’est-à-dire indépendamment de tout rapport avec les facultés de notre âme. Si Eve eut été créée jolie au lieu d’être créée belle, et que Dieu l’eût créée ayant l’homme, elle eût été réellement et effectivement jolie tout le temps qu’Adam, encore dans le néant, n’eût pas été là pour la trouver jolie. Le contraire ne se comprend pas.
Le joli ou le charmant n’étant qu’un degré du beau, et ayant au fond la même nature; le joli ou le charmant n’étant substantiellement que la force vivante et agissante, est nécessairement invisible et immatériel. Or, c’est la raison qui conçoit l’invisible; les sens ne l’atteignent pas. C’est la raison qui mesure, par rapport à son maximum idéal, la puissance de la force immatérielle. C’est la raison qui, d’après une notion à priori, conçue à l’occasion de l’expérience, estime, évalue le degré d’harmonie, de proportion, de convenance, le degré d’ordre en un mot, que réalise l’action et la vie de la force. C’est donc la raison qui conçoit le joli et le charmant, et en affirme l’existence : c’est elle qui en juge.
Vainement on s’élèvera contre cette thèse : les faits sensibles qu’on apportera pour la combattre ne feront que la fortifier. Comme précédemment pour le beau, on objectera pour le joli ou le charmant que les sens le connaissent, puisque, après tout, le joli ou le charmant, lui aussi, est matière et corps, fait de chair et d’os, tombant à chaque instant sous la prise de nos organes. Oui et non, répondrons-nous. Oui, le joli ou le charmant a le plus souvent une forme matérielle