‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 90 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

par laquelle il frappe nos sens. Mais ces formes matérielles, que ce soit le langage, ou les sons musicaux, ou les enveloppes plastiques que sculptent la nature et l’art, ces formes ne sont que des signes, vicies et par nous dédaignés, quand la raison ne saisit pas le rapport qui les rattache à l’invisible, ou quand ce rapport n’existe pas ou n’est que virtuel. Nous n’aurions qu’à répéter ici ce qui a été déjà dit sur les signes virtuellement expressifs ou purement artificiels de la beauté. Ni le fard qui s’étale sur certains visages, ni le carmin étendu sur des lèvres flétries, ne sont charmants par eux-mêmes. Personne n’est dupe de tous ces mensonges; personne ne croit que sur des joues roses, c’est toujours la jeunesse qui fleurit. On peut bien quelquefois feindre de se payer de ces apparences, et supposer volontairement sous cette peinture la présence de l’invisible printemps de la vie et de l’âme. Mais, en secret, la raison proteste, et l'hommage rendu est tout juste aussi sincère que les agréments qui l’ont sollicité.

Mais on insiste. — Si certaines formes, dit-on, n’étaient pas jolies par elles-mêmes, le plus charmant petit enfant de Paris ne serait pas plus joli que le plus joli petit nègre, et qui osera le soutenir? — Ce n’est pas nous, assurément. Nous avons dit, et nous répétons que certaines formes physiques sont naturellement plus aptes que d’autres à manifester au dehors les qualités de l’invisible. Il faut bien l’avouer : sans parler de la délicatesse et de la flexibilité des moindres traits du visage, habituellement plus grandes sur les figures du type blanc, la couleur blanche laisse

THÉORIE

bien mieux que la noire apercevoir tous les détails, tous les mouvements, toutes les significations de la forme. Mais ce qu’il faut ajouter bien vite, c’est que les signes les plus virtuellement expressifs, s’ils n’expriment réellement rien, et s’ils en prennent l’habitude, finissent par perdre autant de leur charme virtuel que gagnent de charme effectif des signes doués naturellement d’une moindre énergie significative. La source première de ce que nous nommons le joli ou le charmant est donc bien dans l’invisible, et à tel point qu’il \ a des enfants laids que l’on trouve charmants. Oui, sans doute : laids par un visage naturellement mal fait pour exprimer les qualités de leur âme ; jolis et charmants par l’esprit, par la grâce, par l’amabilité de l’âme et du caractère qui, bougre, mal gré, se frayent un passage à travers l’ingrate figure et y brillent, en dépit qu elle en ait.

Ainsi, dans la notion du joli comme dans celle du beau, il y a trois choses : le signe visible, la force moyenne invisible, et le rapport. La perception extérieure n’atteint que le signe. C’est la raison qui conçoit l’invisible et qui interprète le signe par son rapport possible ou réel avec la chose signifiée. Le joli ou le charmant est donc un objet de raison, conçu d’après une donnée extérieure, donnée nécessaire, excepté quand il s’agit de notre âme, que le sens intime nous montre directement.

Comme le beau, dès que le joli ou le charmant est connu, et dans le même instant indivisible, ii est senti. Le joli ou le charmant est agréable à l’âme; mais ce qu’il lui fait éprouver d’agréable est un sentiment et

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